Kirili in Dialogue with

Archie Shepp

American saxophone player, composer, pianist, singer, poet, playwright

Archie Shepp, Uzeste, 1996

(Photo © Ariane Lopez Huici )

“Le jazz comme la sculpture participent à l'historicité du corps à travers les siècles. Cette affirmation est loin d'être reçue encore aujourd'hui aux Etats-Unis, avec l'arrogance du Nord puritain vis-à-vis du Sud. La Guerre civile représentait l'irrationalité de cette dimension de façon très violente : nous vivons toujours dans cette guerre des corps.

En cela, le jazz est et demeure héroïque, et c'est la dimension indispensable pour vivre et créer. Albert Ayler, Charles Mingus, Archie Shepp, Cecil Taylor, Ornette Coleman sont les héros de ce conflit.

Le jazz et la sculpture sont liés à la pulsion, la dépense. Je reconnais ces rythmes transversalement dans les arts. Tout l'enjeu de la transversalité est là : dans les correspondances que l'on peut établir entre les musiciens de jazz, les peintres et les sculpteurs.

Alain Kirili

extrait de L’atelier est un concert, Alain Kirili, Sculpture et Jazz - Autportrait, Editions Stock, 1996

Sunny Murray, at the inauguration of the 2nd installation of Grand Commandment Blanc (1985),

Jardin des Tuileries / Musée de l’Orangerie, 1996

( Photo ©Ivan Lavallee )

“Aujourd'hui, c'est l'Afrique qui peut nous enseigner que l'art, la thérapie et la connaissance ne font qu'un. Le saxophoniste Archie Shepp lors de sa première visite à mon atelier m'a dit « Tes sculptures sont des masques. » Elles participent à l'unité fondamentale de la vie , le rythme. Les Dogons, les Bambaras, toute l'Afrique, peuvent nous aider, nous occidentaux, à rompre nos divisions excessives et stériles de la connaissance. Le Mali, par exemple, a survécu au colonialisme, et sa sculpture peut nous aider à repenser la nôtre et même notre vie quotidienne. Le cinéaste Jean Rouch a filmé ces cérémonies où l'esprit, la danse, la sculpture, les couleurs s'unissent dans le rythme.

Alain Kirili

extrait de l’entretien avec Franck Gautherot, publié dans le catalogueAlain Kirili Improvisations, Université De Bourgogne - Le Consortium, 2000

Sunny Murray, Archie Sheep and Alain Kirili

Inauguration of the 2nd installation of Grand Commandment Blanc (1985), Jardin des Tuileries / Musée de l’Orangerie, 1996

( Photos © Ariane Lopez-Huici )

“ The same week Sculpture et Jazz (Alain Kirili’s book, editions Stock, 1996) was published, the opening of an exhibition of Kirili's recent sculptures at Daniel Templon Gallery was enlivened with a performance by drummer Sunny Murray and sax player Urs Leimgruber.

On June 21, an outdoor work by Kirili in the Tuilleries was the site of another performance. In a corner of the historic park near the Musée de l'Orangerie, where Kirili's Le grand commandement blanc (1986) was being rededicated after its restoration and reinstallation, Murray, accompanied this time by renowned saxophonist Archie Shepp, improvised amid the sculpture's blocky marble forms on low pedestals.

The demanding music played by musicians such as Murray, Shepp and Taylor is very different from the brand of jazz that has been promoted by the so-called jazz revival of recent years. In contrast to the accessible, be-bop-derived styles which musicians like Wynton Marsalis have helped popularize, Taylor, Murray and Shepp remain true to the tenets of "free jazz," a movement spawned in the 1960s which favors lengthy, free-form, often dissonant improvisation; not the stuff of the jazz brunch.

Raphael Rubinstein

excerpt from In Concert, published in Art America, december 1996

Inauguration of the 2nd installation of Grand Commandment Blanc (1985), Jardin des Tuileries / Musée de l’Orangerie, 1996

( Video © Jean-Paul Fargier/ film Prière de Toucher, 2000 )

Rencontre croisée

avec Alain Kirili et Archie Shep

Propos recueillis et traduits par FARA C. Entretien paru le 27 août 1996 dans l’Humanité.

Le jazz et Kirili : un lien naturel, organique. Le sculpteur français improvise un modelé comme un jazzman taille l’espace sonore. Le jazz a influencé nombre de plasticiens, d’écrivains : Piet Mondrian, Amiri Baraka, Richard Wright, Michel Leiris... Mais la critique en général tait cet ascendant. Alain Kirili brise le silence, avec son livre «Sculpture et Jazz, autoportrait»*. Le 25 août à Uzeste, les oeuvres d’Alain Kirili ont convié l’éminent musicien de jazz Archie Shepp pour une performance spéciale dont elles étaient la source d’inspiration. Auparavant, Alain Kirili nous avait reçus dans son atelier, avec Archie Shepp. A l’issue de notre rencontre, le sculpteur et le saxophoniste sont allés, ensemble, exprimer leur soutien aux sans-papiers de l’église Saint-Bernard.

Pourquoi, selon vous, l’influence du jazz a-t-elle été souvent occultée par les critiques et les historiens de l’art ?

Alain Kirili :

Parce qu’ils pensent que l’influence afro-américaine n’est pas un élément de plus-value, donc pas une référence valorisante dans l’étude d’un artiste. Il y a un préjugé, qui devient une sorte de distorsion de la vérité. Mon livre, qui s’élève contre cela, est politique. Cette musique constitue une source essentielle de la culture des artistes. Un ami peintre new-yorkais me disait que, lorsqu’il arrête de passer la musique de Thelonius Monk, celle-ci est remise, deux étages plus haut, par un autre peintre. Quand l’officialité moderne fait référence à John Cage, Phil Glass et Steve Reich, elle n’a pas le droit d’omettre Ornette Coleman, Cecil Taylor, Archie Shepp... En 1970, la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, a invité Albert Ayler, Sun Râ et Cecil Taylor, mais c’est l’exception qui confirme la règle.

Pourquoi le jazz touche-t-il tant d’artistes ?

A. K. :

La nature du fascisme est asexuelle ou anti-sexuelle. La liberté est liée à la sexualité, à ce que la pulsion puisse s’exprimer. J’ai trouvé cette liberté, ce désir de créer, de façon beaucoup plus évidente dans la rythmique du jazz. Quand on perd le respect du corps, il y a un danger de dogmatisme et de fascisme. Je ressens le jazz comme une émotion incarnée. Pareillement, ma sculpture est une émotion incarnée, et même syncopée, rythmique, une sorte de dialectique en fragmentation.

Qu’avez-vous ressenti lors de la visite d’Archie Shepp dans votre atelier ?

A. K. :

Il est merveilleux d’être visité par un grand musicien comme Archie Shepp, avec lequel s’instaurent un dialogue et une réflexion. Notre rencontre aboutira sûrement - et votre journal est le premier à le savoir - à un projet de transversalité dans lequel interviendront la musique, la chorégraphie, le théâtre... Lors de sa première visite ici, Archie a dit : « Ces sculptures sont des masques. » Une remarque d’une immense richesse. Une visite d’atelier par des artistes venant de disciplines différentes peut apporter un éclairage extrêmement intéressant. En particulier de la part d’un être cultivé comme Archie Shepp qui, en plus d’un musicien historique, est un homme pour qui le théâtre et les arts en général ont une importance.

Archie Shepp, qu’est-ce qui vous interpelle chez Alain Kirili ?

Archie Shepp :

Le fait qu’il développe une approche globale, ouverte sur l’extérieur, sur la différence, sur les autres expressions artistiques. La musique africaine américaine, usuellement appelée jazz, est dérivée de la musique africaine. Or, en Afrique, l’art possède une dimension sacrée. Il est sous-tendu par un concept combinant tout à la fois la musique, la danse, l’amour, l’érotisme...

Ce qu’Alain Kirili appelle transversalité...

A. S. :

Oui. J’utilise le terme « synesthétique » pour désigner cette synergie d’esthétiques différentes. La musique africaine est un challenge, un défi au système capitaliste, impérialiste et judéo-chrétien dans son ensemble. Nous, les Africains, sommes perçus comme des êtres stéréotypés : nous jouons de la musique, mais nous ne pouvons pas construire des avions. Ce qui est faux. Mais il est vrai que nous fournissons une grande partie des ressources naturelles de la terre et que nous formons une composante importante pour l’existence du monde et pour une nouvelle philosophie.

Les Occidentaux sont souvent frappés, dans la culture africaine, par la vitalité, l’énergie joyeuse et, en même temps, la capacité de résistance et de révolte, comme l’ont montré les grévistes de l’église Saint-Bernard...

A. S. :

La révolte n’est pas une qualité intrinsèque à la culture noire. La révolution, la rébellion sont des réactions à l’oppression. Cela dit, les problèmes sociaux trouvent un terrain d’expression dans l’art. C’est normal. En Afrique, il existe des chants de travail, qui sont davantage que des chants, puisqu’ils ont une fonction et qu’ils peuvent contribuer à un changement. Je parle de l’Afrique, parce que j’ai pleinement conscience de mes sources et de mon héritage culturel et humain. Quand je dis Africain, je veux signifier noir : non pas dans le sens de la couleur, mais du symbole. La couleur blanche symbolise le puritanisme, le capitalisme, les banques, etc. Les Noirs symbolisent la danse, le soleil et la pauvreté (rires).

A. K. :

Si l’on est artiste, c’est que l’on est noir !

A. S. :

Oui, symboliquement. Je connais des Noirs qui sont plus blancs que des Blancs. Ce n’est pas une question de couleur de peau.

A. K. :

La question est la suivante : est-on vivant ? Est-on dans la rébellion ? Assume-t-on symboliquement la blessure ?

A. S. :

Exactement. Et c’est universel. L’artiste accepte d’être en communion avec tout être de la planète et particulièrement avec ceux qui souffrent. Nous avons une responsabilité. Certains artistes gagnent de l’argent et de la gloire seulement. Ils se taisent. C’est pourquoi ils deviennent encore plus riches et plus célèbrent ! Parmi mon peuple, beaucoup prétendent faire du jazz et passent sous silence les injustices dont ils sont témoins.

Alain et Archie, qu’est-ce qui vous met en colère, actuellement ?

A. K. :

Je suis constamment en colère. A chaque génération, les formes de liberté sont remises en péril. Donc être artiste est un acte de colère. Autrement, on est un individu académique.

A. S. :

Je suis d’accord avec Alain. L’artiste est une femme ou un homme conscient, au courant de ce qui l’entoure : la guerre en Bosnie, en Irlande, au Libéria... Le monde nous engage. L’artiste doit aller sur le terrain des événements qui le mettent en colère, y compris au détriment de son compte en banque et de la reconnaissance bourgeoise. Il doit se préparer à relever le défi : rester en colère à ce prix.

Propos recueillis et traduits par FARA C.

* « Sculpture et Jazz, autoportrait » (Stock, collection Echanges), par Alain Kirili

WORKSHOP - ALAIN KIRILI

Une conversation entre Archie Shepp et Alain Kirili, 4 septembre 1996

avec Archie Shepp, Sunny Murray, Cecil Taylor, Steve Mc Craven, Evan Parker, Urs Leimgruber, Ariane Lopez-Huici et Alain Kirili

photographies de Marie-Paule Nègre, Ivan Lavallée, Ariane Lopez-Huici

PUBLICATION RÉALISÉE PAR LE CENTRE D'ART CONTEMPORAIN DE CASTRES,

À L'OCCASION DE L'EXPOSITION WORKSHOP, ALAIN KIRILI DU 16 OCTOBRE AU 20 DECEMBRE 1996