Kirili in Dialogue with
Charles Mingus
American jazz upright bassist, composer, bandleader, pianist, and author
Charles Mingus, 1974
“The idea of sublimation also interests me very much. Two beautiful pieces made in the 20th century "Pithecanthropus Erectus" by the bassist Charlie Mingus and "Vir Heroicus Sublimus" by Barnett Newman were a real inspiration for me. They're two extraordinary titles.”
Alain Kirili, 2012
excerpt from a conversation with Robert C Morgan, published in the Brooklyn Rail, 2012
on the occasion of Alain Kirili’s exhibit The Drawing Show: Lines in Charcoal, Ink, Watercolor, Galvanized Iron and Black Rubber (January 3 - June 30, 2012)
The Charlie Mingus Jazz Workshop, Pithecanthropus Erectus, 1956 & Barnett Newman, Vir Heroicus Sublimis, Moma, 1951
“La sculpture est un corps, une matière, un son et un rythme. Je ne fais aucune différence entre le Balzac de Rodin et la massivité de Charles Mingus: puissance de la Verticalité.”
Alain Kirili, 1996
excerpt from Rencontre d'un autre corps le jazz, published in Alain Kirili, Sculpture et jazz - Autportrait ed. Stock 1996
Alain Kirili, Spirit of Mingus, 1992
Collection of the Museum of Grenoble
(Photo © Marilia Destot )
“Avec Mingus, je retrouve à la fois l'art africain et l'art américain. Avec Mingus, je retrouve la certitude d'une musique sculptée dont le rythme est celui du sculpteur africain.
Dans les deux cas règne une perception en rotation de leur art, qui est la condition essentielle de ma sculpture abstraite, verticale, en rondebosse, c'est-à-dire autour de laquelle on tourne. Ce que j'aime dans le jazz, ce que je recherche dans la sculpture, c'est une exécution rapide à perception lente.
Je choisis dans le jazz non pas ce qu'on appelle une « musique d'ambiance ", mais celle qui nécessite une écoute précise pour reconstituer des éléments sonores qui apparaissent d'abord comme une déconstruction. Le principe d'exécution rapide produit une complexité musicale qui réclame une concentration extrême. Invariablement, ma sculpture est issue d'une attaque directe, rapide et violente, rarement corrigée. La totalité n'en peut être perçue d'un point de vue unique, elle nécessite un déplacement progressif. Son corps devient polyrythmique, comme la musique qui me stimule. Le miracle de ce genre de création libre, c'est qu'elle n'annule pas la singularité, l'identité de l'artiste. Dans le désordre de mon atelier, sans aucun projet préétabli, ma sculpture me rattrape. Elle reconstitue un corps qui s'identifie à moi-même et jamais à aucun de mes assistants. De même qu'une improvisation de jazz, qu'elle soit all together ou together alone s'identifie à un leader.”
Alain Kirili, 1996
excerpt from Rencontre d'un autre corps le jazz, published in Alain Kirili, Sculpture et jazz - Autportrait ed. Stock 1996
Alain Kirili, Mingus Fingers, 1994
En colère avec Mingus
Alain Kirili
publié dans Sculpture et Jazz – Autoportrait, éditions Stock,1996
Mingus le rebelle. James Baldwin dira de Mingus: «Un homme en colère tous les jours.»
Charles Mingus, c'est le conflit de l'homme noir aux Etats-Unis. Il le dit dans sa musique, il l'écrit dans sa biographie Moins qu'un chien. Il l'exprime dans ses révoltes, ses Fables of Faubus adressées au gouverneur raciste de l'Arkansas. Il le prouve avec le festival de jazz rebelle qu'il organise, en 1960, parallèlement à celui, officiel, de Newport. Mingus, c'est l'exemple de l'initiative de l'artiste. Il n'est pas victime, il ne délègue jamais son pouvoir symbolique. Mes expériences d'expositions improvisées se veulent dans le même ton: sans budget, ni perspective commerciale. Jours tranquilles à Clichy m'a permis de réunir des plasticiens avec des musiciens tels que Francis Marmande à la contrebasse et Jac Berrocal à la trompette.
Je n'oublierai jamais la puissance de cette trompette. Jac Berrocal est assis dans la position du lotus, transfiguration de Bouddha qui lâche soudain un déferlement de sonorités improvisées. Daniel Dobbels a organisé une chorégraphie et Alain Middleton un solo de musique contemporaine. Jours tranquilles à Clichy, c'est notre festival rebelle à Paris! Le peintre Camille Saint-Jacques crée Le Journal des Expositions avec une rédaction de volontaires qui permet une distribution gratuite du journal dans toutes les galeries et survit matériellement par des souscriptions de soutien. Une information artistique, née de cette initiative, donne une énergie et de l'audace au milieu parisien d'aujourd'hui. Chaque artiste invente les conditions de sa création.
Le workshop me donne la possibilité de réunir ma sculpture, devenue sonore, avec d'autres arts. Les projections de photos et de films vidéo dialoguent avec des danseurs, des musiciens et mon œuvre. Tout cela peut apparaître comme une heureuse coïncidence des arts mais les improvisations d'une telle interaction nécessitent une préparation en profondeur, donc du temps, sinon le rapport est simplement iconoclaste. Une juxtaposition d'arts qui s'ignorent tend à la dérision. Un tel projet est ambitieux mais il n'a de sens que lorsque les artistes impliqués se donnent le temps de connaître les œuvres et les personnalités en jeu. Le cinéaste John Cassavetes, lié au jazz, a confié à ce sujet: « Je dis que l'éducation artistique ne peut venir que du travail avec d'autres personnes qui, dans un sens, sont toutes liées entre elles par la chose qu'elles veulent réaliser, par ce qu'elles veulent devenir...Les gens ont travaillé comme des bœufs, non pas pour gagner gloire ou argent, mais pour le plaisir de créer. » Les artistes retrouvent dans cette nouvelle totalité les principes par lesquels ils créent.
Le passage de Mingus à l'expérimental ouvre la voie à un nouvel ensemble de collaborations qui commencent avec les Charles Mingus and his Modernists et deviennent ces fameux workshops. Ce sont des lieux de formidables provocations. Des espaces où l'improvisation collective est radicale mais jamais formaliste parce qu'elle reste dans la révolte profonde. D'où les sentiments de déchirement, de brutalité et de crise dans cette musique. Une force convulsive pénètre la musique écrite de Mingus. Dans sa biographie sur John Cassavetes, Thierry Jousse donne un exemple de l'esthétique conflictuelle de Charles Mingus : le metteur en scène de Shadows voulait une musique improvisée et lui, Mingus, était venu avec de la musique écrite. Charles Mingus a toujours maintenu les deux modes de création.
Charles Mingus, c'est aussi un formidable groupe de musiciens autour de lui: Eric Dolphy, Kirk, le grand Jackie McLean, Pepper Adams, Don Pullen - et la présence de ce merveilleux pianiste, Mal Waldron, qui joue souvent en duo avec Steve Lacy.
Mingus ! C'est surtout ce chef-d'œuvre Pithecanthropus Erectus de 1956, qui marque l'origine du free jazz.
Ce projet ambitieux s'inscrit dans la même lignée héroïque que les abstraits expressionnistes en peinture et en sculpture. L'importance de la personnalité de Mingus va au-delà de la prise de position sociale et politique pour rejoindre une prise en charge de l'histoire de l'humanité. En ce sens, Pithecanthropus Erectus est très proche du Vir de la peinture de Barnett Newman : Vir Heroicus Sublimis. Dans les deux cas, il s'agit de l'érection comme dignité. Érection certes sexuelle mais surtout érection de l'homme qui se tient debout. Charles Mingus affirme à propos de son enregistrement : « Cette composition est en fait une musique sous la forme d'un poème de jazz parce qu'elle décrit musicalement ma conception de l'équivalent moderne du premier homme qui s'est tenu debout - et de la fierté qu'il avait de se savoir le premier à se lever, à battre sa poitrine et à affirmer sa supériorité sur l’animal. » Vir Heroicus Sublimis et Pithecanthropus Erectus
rejoignent cette célébration de la verticalité que j’exprime dans le titre même de mon précédent livre Statuaire. Statuaire reprend l'étymologie latine, stare, qui veut dire être debout. Charles Mingus, c’est de la musique fière, verticalité sculptée. Dans la conviction que j'ai de la circonvolution de ma sculpture, je retrouve ces conceptions de rotary perception où les musiciens entourent Mingus pour traduire la rotation des sons.
Le titre de mes sculptures, Mingus Fingers, traduit la force physique de Mingus. Dans ses mains extraordinaires, la contrebasse devient un instrument fragile. La contrebasse, c'est un corps de femme, donc l'instance même de sa musique avec sa révolte et sa sexualité. Dans le film Rhapsody Films de 1965, Mingus déclare : « Donne-moi trois jours et trois nuits et si je perds mon érection - Pithecanthropus Erectus, vous connaissez ce morceau ? - si je la perds pendant deux ou trois jours, elle a le droit de partir sans reproche. J'ai dit trois jours, mais je demandais le minimum. Jésus a dit "Vous vous élevez en trois jours " mais moi, je me suis allongé pendant trois jours. » Dans le documentaire filmé « Mingus », on voit l'épisode où le contrebassiste se fait expulser sans ménagement de son logement par la police de New York. Attention! Il est armé. Mingus, ce sont des coups de fusil d'humour, des coups de fusil de révolte, des incantations rythmées et violentes. Coups de fusil : l'Amérique accepte l'éviction de Charles Mingus de son atelier, ici, en bas de la ville. Puissant, concentré, fort, il ne cède pas aux provocations des journalistes et lorsque NBC lui demande : « Que pensez-vous de votre éviction ? », Mingus répond : « L'Amérique est magnifique. » Sous ses yeux, un camion sanitaire vide son loft et emmène sa contrebasse...
La musique de Mingus est la révolte d'une existence fondée sur l'urgence, sur cet équilibre superbe entre l'expérimentation et l'enracinement dans son identité : Blues and Roots. Quel album ! Quel chef- d'œuvre !
L'histoire de Mingus se vit aussi dans ses titres : Wednesday Night Prayer Meeting, Cryin' Blues, Moanin', Tensions, My Jelly Roll Soul, E's Flat Ahs' Flat Too. Mingus dit sur la pochette de Blues and Roots : « Ma musique est aussi variée que mes sentiments. » Sa musique est à la fois non figurative et autobiographique : l'abstraction tout autant que l'art figuratif peut traduire la variété des humeurs d'un artiste au cours de son existence. Il vit ce sentiment de spontanéité, de force immédiate que le jazz offre lorsqu'il affirme : «La grandeur du jazz réside dans son esthétique de l'instant, ce n'est peut- être pas très exact pour l'improvisation mais c'est surtout vraie pour ma musique, dans ma relation successive d'une composition à l'autre. » Donc improvisation et musique composée ! Voici un journal privé, un profond retour à son histoire, un ancrage où il ne laisse jamais sa musique dériver gratuitement dans l'expérimental formel. C'est avant tout un univers noir, mais avec, bien sûr, des ouvertures à d'autres musiques. Les improvisations les plus audacieuses, où de grands musiciens s'expriment par de superbes solos, restent néanmoins dans la qualité et le ton de Charles Mingus. L'album Blues and Roots commence par Wednesday Night Prayer Meeting, c'est de la musique religieuse, du type de celle que Charles Mingus pouvait parfaitement écouter dans son adolescence à l'église, avec sa mère. La congrégation interagit avec le prêtre. Les fidèles se livrent à des confessions publiques de leurs péchés. Ils chantent, se trouvent dans un rapport de questions-réponses avec les prêtres. Dans les églises, la musique s'intensifie tant que l'on a l'impression que les fidèles libèrent un univers démoniaque, où les paroles deviennent des onomatopées et des cris. On retrouve la voix dans cette première composition musicale.
Récemment lors de mon voyage à Savannah, j'étais à la First African Baptist Church, la première église noire construite avec des pierres qu'avaient volées les esclaves dans les plantations. A la célébration de la messe du dimanche, la population noire est bien différente de celle de New York. Sa fierté est due à son identité chargée d'histoire. Elle a reconstitué le parcours qui commença avec leur violente déportation d'Afrique de l'Ouest vers les côtes américaines de Géorgie. A la First African Baptist Church de Savannah, se trouve un musée de l'histoire de l'esclavage de la vie des plantations jusqu'à nos jours. Avec une grande attention, ils collectionnent les chants des esclaves. Ces musiques pro- cédaient souvent de façon abstraite dans la transmission d'un langage codé pour échapper à la surveillance des blancs de la plantation. On ne pouvait pas voler aux Noirs le rythme qu'ils portaient secrètement dans leur corps. L'usage du tambour leur était interdit comme moyen de communication - Code noir. Peu de planteurs blancs savaient que les hommes et les femmes qu'ils employaient transmettaient le rythme de la danse africaine. Dans les années trente, les historiens blancs ont découvert avec stupeur le déhanchement - impudique à leurs yeux - de leurs danses syncopées. Les Noirs du Sud ne sont pas les mêmes que ceux du Nord. Ceux du Nord ont subi un deuxième déplacement en allant à New York ou Chicago. Ils ont redoublé leur crise d'identité. Ils sont même entrés dans une phase de coupure avec toute forme d'histoire. Cela explique en partie le déchaînement de violence induit par cette totale confrontation à l'amnésie, à une perte de fierté personnelle. Dans le Sud, leur aisance se ressent comme une marque de maîtrise de leur histoire qui les rend plus disponibles au dialogue avec d'autres communautés. Des enfants jouent du saxophone dès leur plus jeune âge : la fierté commence tôt et la musique est un des premiers moyens d'éducation et de formation artistique dans la vie de la communauté noire du Sud. Les rapports plus chaleureux, plus gracieux se traduisent dans cette musique, dans le lyrisme et dans l'expressionnisme de Charles Mingus comme d'Albert Ayler et de John Coltrane. C'est pourquoi, à mon sens, l'expérimental reste chez eux tout aussi radical mais il est lié à l'univers du Sud. Le public reprochait à Mingus de ne pas se donner assez au swing. Lorsque le producteur Nesuhi Ertegun lui demande de composer un disque entièrement de blues, Mingus précise qu'il accepte de composer Blues and Roots uniquement parce que c'est bien l'univers de son enfance; quant au swing, on verra plus tard: «Je suis né en swinguant et frappant dans mes mains, enfant à l'église, mais je suis un adulte et j'aime faire d'autres choses que le swing, le blues permet de faire plus que swinguer. » Sa musique est d'une modernité inouïe et s'inscrit néanmoins dans une tradition dont il est très fier. Pour Mingus, à travers la rupture de la mélodie, il introduit des sons qui évoquent ses origines et plus particulièrement la musique qui venait de l'église de sa belle-mère car il aimait son « atmosphère plus sauvage et moins inhibée ». Il ne fait aucune concession, et surtout pas celle souvent demandée au jazzman: Faites du jazz que l'on puisse vendre, c'est-à-dire qui plaise aux Blancs.
Mingus le rebelle accepte la confrontation de la modernité avec l'histoire du peuple noir et son histoire privée. Son amour des femmes est intense. Il ne sépare jamais le désir de sa création.
En ce sens, l'univers de Mingus est équivalent à celui des plus grands artistes américains, les abstraits expressionnistes. Je partage la vision globale de l'art de Charles Mingus et de ces artistes. La rébellion de Mingus, les cris sans hystérie mais fermes et posés ne sont pas éloignés des accents et des violences que l'on retrouve dans les brûlures de mon métal, les déchirures des surfaces peintes et des feuilles, les explosions de l'aluminium et les marquages de mes terres. Ma rencontre avec la musique de Charles Mingus est une adhésion à son univers marginal. Mingus est un étranger dans son propre pays. Il subit l'exclusion. Le déplacement que je découvre en m'associant à Mingus me permet de développer une nouvelle compréhension de cette autre communauté : celle de Noirs qui ont subi une déportation et une véritable mutilation culturelle. Black Saint ! Sa musique est la révolte d'une existence constamment en danger, en risque constant de mise à mort. Black Saint, Sinner Lady, Blues Roots, sont les musiques sur lesquelles, Ariane Lopez-Huici réalise une danse désarticulée et abstraite qui exprime quelque chose d'autre que ce qu'on connaît d'elle : le secret de son corps, le secret de l'inconscient, sa capacité de violence. Elle a tout préparé, je n'ai plus qu'à appuyer sur l'appareil photographique pour un enchaînement de prises de vues rapide. Photos floues, trop floues, précises, trop précises. La folie, la crise venant de Black Saint et de Sinner Lady, la douleur noire de cette musique, la violence du peintre el Greco, le drame de l'Inquisition sont les références de Mingus qui expliquent l'arrivée de guitares dans le flot turbulent de sa musique. Et puis le drame personnel. Mingus fait appel à son médecin, le docteur Edmond Pollock, pour le rassurer sur sa musique et son état psychique. Il doute un instant face à la folie de la société. Folie de la société encore plus vraie, portée, témoignée, incarnée par Mingus et sa série de Music, Jazz, Dance : Solo Dancer, Duet Solo Dancers, Group Dancer, Trio and Group Dancers, Single Solos and Group Dance, Group
and Solo Dance, dance, dance, dance. Séance d'atelier à White Street: Ariane - Chorégraphie - Sculpture photo - Danse - Désarticulation - Explosion du corps qui, du solo, devient un duet, un trio - Un corps qui se transforme en groupe. Charles
Mingus dans toutes ses dimensions. Charles Mingus, ton workshop continue aussi à White Street dans notre atelier, dans mon atelier, dans son atelier, dans ton atelier.
Mingus reste dans sa musique un militant de la mémoire du jazz « afro américain » : « La musique a longtemps été notre seul langage puisqu'on nous avait privés de toute possibilité de parler notre langue quand on nous a amenés ici. Comme nous ne pouvions pas encore parler " l'autre " langue, la musique a été notre seul moyen de rester en contact les uns avec les autres. Nous avons fait notre histoire dans cette langue, la musique. » J'ai la plus haute estime pour cette urgence des musiciens afro-américains - qui fonde une partie essentielle du jazz - à reconstituer l'identité noire. Je ne veux certes pas m'approprier leur histoire, mais j'en suis néanmoins encouragé à évaluer avec toujours plus de précision ma propre histoire, sa tradition et tout ce qui constitue une différence avec le nouveau milieu où j'habite aujourd'hui, New York. Vivre dans cette ville permet en fait de mieux évaluer par différence sa propre identité. Ce n'est qu'alors que je peux, à tout instant, décider de la respecter ou de la faire éclater. Pendant mon séjour à Savannah, j'ai ressenti, dans les différents petits musées dédiés à la culture noire, ce désir de se reconnecter à l'Afrique. La réflexion et la musique de Mingus renforcent mon profond désir de marginalité, mon vœu instinctif de rester du côté d'une minorité. Ces forces-là agissent sur le destin d'un pays et d'une culture en lui apportant des énergies inattendues. Bowery, East Village, je me promène dans ces quartiers de New York où vivait Mingus. Ce quartier du Five Spot a la dimension sonore du jazz.
Avec Mingus, Archie Shepp lui aussi détient la mémoire du blues, du gospel, de Duke Ellington et de toute la musique africaine.
On n'oublie pas ses engagements dans la lutte des Noirs aux Etats-Unis. Saxophoniste provocateur militant, ses tenues africaines et ses textes de poésie politique appuient les changements de sa musique free jazz. Il perpétue et élargit la rébellion avant-gardiste de Mingus. On retrouve Archie Shepp dans Air et The World of Cecil Taylor, albums magnifiques enregistrés avec Cecil Taylor. Ses collaborations avec Roswell Rudd et Sun Ra sont aussi énergiques et violentes. Fire Music, Blasé, A Sea Of Faces et Goin' Home rassemblent les enjeux des transformations formelles liées à une tonalité de gospel, à l'hymne de la liberté.
La tradition africaine est présente chez Mingus et reste bien vivante avec l'Art Ensemble de Chicago : Lester Bowie, Joseph Jarman, Roscoe Mitchell, Malachi Favors, Don Moye. Dès 1967, ils portent des costumes africains et se maquillent. Ils prennent en charge les traditions africaines et les retrouvent partiellement. Avec humour, elles sont déréglées, parodiées. Elles apparaissent entre des fragmentations de citations, des échos de musiques brisées et des sonorités expressives. L'univers de leur improvisation est un véritable workshop qui devient atelier sur scène. Le temps du spectacle et de la répétition se confondent. C'est une formidable transformation de la scène en lieu expérimental ouvert au public. En tant que musiciens, ils ne sont plus en représentation mais ils nous invitent dans l'univers intime et privé de la répétition. Un très grand nombre d'instruments se trouve sur scène. Tous ne sont pas utilisés mais tous font partie d'une polyphonie multi-visuelle. Les musiciens de l'Art Ensemble de Chicago provoquent les spectateurs. Leur création est passionnée, ironique et violente. Le rythme de la pulsion noire fait surgir en moi le désir enfoui d'une cadence et du souffle originel. Le souffle est à l'origine de ma création verbalisée, sculptée, dessinée ou écrite. J'aime parler de l'Inde et de la sculpture de Shiva Yoni - Lingam. J'y retrouve également le son originel Om qui précède toute création: mes sculptures Aum, l'album Om de John Coltrane. La profonde respiration du jazz rejoint l'Om de l'Inde, l'Aum de ma sculpture.