Kirili in Dialogue with
Jean-Paul Fargier
French film maker, writer, critic
“ Pour le cas de photographier ou filmer, j’arrive à accepter des gens en qui j’ai toute confiance, qui ont de la discrétion, du tact, de la finesse. Avec Jean-Paul, c’est quelqu’un que je connais depuis de très nombreuses années, qui est extrêmement intègre par rapport à sa relation avec l’artiste : il ne fait aucun usage d’images qui ne me conviendraient pas. Il y a donc une confiance, qui me permet d’intégrer cette présence. ”
Alain Kirili, Paris, 2005
from the conversation Alain Kirili, dessinateur, with Sylvia Lopes, published in Alain Kirili, Mémoires de sculpteur, ENSBA, 2007
Jean Paul Fargier filming Alain Kirili modeling in the Paris studio
screen captures from the film Prière de toucher, 2002 by Jean Paul Fargier
Alain Kirili, et Philippe Sollers
in the film PHALLUS MIS A NU PAR SES NON-CELIBATAIRES MEME, 1985
de Jean-Paul Fargier
ARTICULATIONS
Solo, duo, trio, etc.,. J'ai vu jazzer Alain Kirili maintes fois.
De l'autre côté d'une caméra. Et quoi danser, grâce à ça ? Des articulations!
Jazz du cou, des mains, des poignets, des genoux, jazz du dos, des coudes, des paumes, des orteils, jazz des doigts, des vertèbres, du bassin, des chevilles : tout le corps et tous ses accrocs, becs, chaînons, crochets soudain visibles, mobiles, agiles. Mais pas seulement dans le sculpteur, dans les sculptures aussi - en cours ou réalisées, exposées. Jazz dans la pâte en fusion, dans la terre sous pression, dans la feuille en érection : rien que du corps en section - des articulations.
L'art abstrait ne manque pas de corps, on le sait, mais comment il l'articule, le body, c'est le jazz qui le dit. Me le dit.
Mélodie.
Allez, en piste - ça tourne.
Solo ? Kirili expulse les démons. Dans son atelier, à Paris, séance de modelage devant deux caméras. Bâtons de terre blanche, grise, noire. Les démons de l'analogie, ai-je en tête, en donnant ce titre (soufflé par Mallarmé) au film qui résulte de ce pétrissage appliqué, sec, rapide. Enchaînement des variations. Plus d'analogon, rien que des abstractions. Energie, vitesse, concentration, pensée, jouissance. Ces feux de dieux s'accouplent pour délivrer le chant de la terre. Métamorphoses. Rien que des articulations. Des syncopes, des plis, des boucles, des éclats. Seule analogie possible : un air de jazz.
Duo. New York, six mois plus tard, loft d'Ariane et d'Alain. Jam session, un jour de marathon. Ville bloquée, Roy Haynes coincé dans les embouteillages. Les pains de terre humide désespèrent sur la table, Alain les caresse pour les faire patienter. Enfin le batteur arrive, déploie ses tambours, cymbales, baguettes. et ça démarre. Très fort tout de suite. Les deux frappeurs se guettent, se répondent, s'échappent, se retrouvent. Chacun conduisant l'autre à son tour dans des traverses désirées. Chorus. La camera virevolte, cerne, isole, réunit, elle est partout, même au plafond grâce à une échelle égarée là. Plan séquence de 18 minutes jusqu'au wouah final. On a vu quoi ? Des ar-ti-cu-la-ti-on-s. Entre fer et terre, entre table et tambour, entre sellette et cymbales, entre cris et coups. Similitudes. Le jazz ne change pas la sculpture, il la radiographie. La présence d'un musicien ne modifie pas l'action du sculpteur, elle en révèle les lois. Physiques, mentales, spectrales.
Duo encore. Paris, rue de Grenelle, ministère des Télécommunications : studio expérimental de TVHD. J'y tourne un essai sur la chronophotographie. Je squatte les lieux un jour de plus, l'occasion est trop belle : Steve Lacy et Alain Kirili ont accepté d'ouvrer de concert dans cet endroit. Terre verte, blanche. saxo soprano. Silence. Caroline Champetier assure les lumières. Je mixe en directe les trois caméras. Première prise. Ce titre s'impose : rien ne sera retouché. Aucun droit à l'erreur ? Toute erreur se convertit en chance. C'est le jeu. Improvisations sur tous les fronts. Concentration. Les deux artistes s'observent attentivement, posent leurs notes lentement, s'activent séparément, se répondent finalement. Apparaît quoi ? Une trame commune. Fines attaches : le silence soude les notes égrainées, le vide pointille les courbes forcées. Liaisons évidentes. Rendues évidentes, par échange de bons procédés. Deux façons de formuler une suite d'instants se rejoignent dans l'accent porté sur les sutures souples. Une suite est un chapelet de crochets qui fulgurent.
D'autres séances, d'autres musiciens (Archie Shepp, Sunny Murray, Cecil Taylor, Joseph Jarman, Roswell Rudd, Jérôme Bourdellon and partners), un chantre, des danseuses. Chaque fois qu'Alain organise un concert dans son atelier ou un lieu d'exposition, je réponds à l'appel. De tels cadeaux ne se refusent pas. Curieux (d'art) et comblé (de musique), je grave avec ma caméra les volutes de ces rencontres. Un jour, je les monterai dans un film. En attendant, elles m'apprennent toujours, à la relecture, quelques accords secrets noués dans la matière par le jeu du sculpteur - jonctions de rythmes, bifurcations de lignes, coïts de vides (pleins). Articulation d' articulations : plongée au coeur de tous les phrasés.
Jean-Paul Fargier
Témoignages des acteurs des projets musique-sculpture d’Alain Kirili
Alain Kirili - sculptures, jazz et improvisations , publié dans la revue Fusées, n°10, éd. Carte Blanche, 2006.
Alain Kirili : prière de toucher
Alain Kirili : prière de toucher
Documentary 54' , 2002 (French speaking)
by Jean-Paul Fargier
Co-prod. Vidéo Montages, 2000 / Réunion des Musées Nationaux RMN (Editeur )
Retrospective film on the sculptor Alain Kirili, showing the artist creating while jazz musicians play in his studio, selecting the stone in a stone-pit, talking about verticality, about the base, about Giacometti or Monet. And about his very important installation of sculptures from the 20th century in the Tuileries, in Paris.
“ For me, the rapidity of execution and the satisfaction of a drive remain closely linked to the incarnate, sexuated body of the artist. I feel very close to the notion of fa presto that one can find in art of all periods, for example in the gestures of direct, precise cutting in Michelangelo's sculptures. These relations of finito/non finito and of fa presto certainly make up the universe in which my work is elaborated. Jean-Paul Fargier shows this very well in his film. I often think of Hans Namuth's film on Jackson Pollock; like Pollock when he paints, I have invented a new relation of the body in modelling, a veritable creative kinesis. ”
Alain Kirili, 1992
in a conversation with Martine Dancer, Catalogue Musée d’Art Moderne de St Etienne
Alain Kirili modeling in his studio in Paris, forging in Virginia,
installing the sculpture Commandment in his studio in New York, Steve Lacy improvising at the studio,
excerpts from the film Alain Kirili : prière de toucher by Jean-Paul Fargier, 2002
“ Il est essentiel de témoigner de l'extase, de la transe, de la sublimation, de la transgression, parce qu'il s'agit de la vie.
J'insiste un peu, car aucune raison formaliste ne me guide. Je me suis intéressé à l'improvisation plutôt qu'à l'écriture d'un projet culturel ou musical, parce que la vie est une improvisation. L'improvisation est la mise en scène même de la voix et du corps dans l'instant .
C'est l’occasion rarissime donnée à un public d'assister à la mise en abîme, à la mise en jeu du corps dans une création. C'est également l'explication pour laquelle un musicien qui n'est habitué qu'à la musique écrite à peur devant l'improvisation, car il ne peut s'embarquer dans une éthique créative sans filet, être "l'artiste comme funambule", disait Jean Genet. Et c'est le funambule qui m'intéresse chez l'artiste.
Donc, au-delà des limites extrêmes se trouvent tous les risques. C'est le moment précis d'une situation très privée, le grand non-dit de la culture occidentale à mon avis qui est la transe créative, l'exaltation. Je me suis aperçu qu'aucun historien de l’art n'a jamais du voir un artiste travailler.On sait que le corps de l'artiste, qu'il soit écrivain, compositeur, peintre ou sculpteur, se trouve dans une situation de modification phénoménale au moment de la création, c'est la partie honteuse, cachée, non dite chez nous les occidentaux.Les cas où cela est abordé sont rarissimes, à l'exception du film de Hans Namuth sur Jackson Pollock en train de peindre et Straight no Chaiser de Thelonious Monk et le film vidéo de Jean-Paul Fargier : Alain Kirili, Roy Haynes : Jam Session ; pourtant, cela me paraît essentiel. Cette vérité se révèle grâce à ces musiciens et à ces danseurs. Je créé une sorte d'arène, l'arène de tous les dangers dans l’étique de la corrida. je comprends parfaitement ce rapprochement de Michel Leiris "Jazz et Corrida". ”
Alain Kirili, La liberté planétaire, New York , 2004
Alain Kirili, Roy Haynes: Jam Session
Documentary 12' , 1993 by Jean-Paul Fargier
Co-prod. DAP - Délégations aux Arts Plastiques
screen captures from the film Alain Kirili - Roy Haynes : a jam session, by Jean Paul Fargier, 1993
KIRILI, ROY HAYNES ET FARGIER :
JAM SESSION
« Sculpter en jam avec Roy Haynes » : l’histoire de ce film bref est simple.
Résumons : Kirili, un soir au Village Vanguard (New York), scrute Roy Haynes. Preuve en passant que Kirili n’a pas hérité des places situées derrière le gros pilier rouge du Vanguard qui cache la moitié de la scène.
Roy Haynes, né à Roxburry, Massachusetts, le 13 mars 1926, un des batteurs de Boston (pépinière), fait partie du carré d’as du jazz moderne : Kenny Clarke, Max Roach, Art Blakey, Roy Haynes. (Roy Haynes, qui n’est pas le plus grand, reste secrètement le préféré). Le bonheur des clubs, on y voit la musique. On croit y voir la musique. En club, par une étrange passe magique, les batteurs croient apprendre des batteurs, les bassistes piquent des plans, des doigtés, des positions de mains. De retour à la maison, les uns et les autres ne savent plus changer l’eau en vin, mais cette illusion les tiendra jusqu’à la mort.
De l’autre côté du pilier, Jean-Paul Fargier.
Fargier : auteur, cinéma, peinture, vidéo, vie, musique, auteur. À la pause, un pacte est scellé, juré craché : Fargier filmera Kirili avec Roy Haynes, œuvrant de concert. « Rien de moins avouable (une si petite raison à l’origine de la décision !) que la mise en marche d’un écrivain » (Georges Bataille) : l’incitation provoque le geste artiste, comme le torero « cite » de la voix et du poignet le taureau qui s’élance. Incitation : le point mystérieux, évident, saisissable. Ni source, ni influence, encore moins inspiration, l’incitation : excitant suscitant matérialiste, corporel, pratique. Tous, artiste, écrivains, tireurs à l’arc, ils en parlent et ne parlent que de ça.
Le film de Fargier aurait dû rester à l’état documentaire, au sens restreint que l’on donne à ce terme. Terme qu’on n’arrive décidément pas à remplacer. Documentaire ou témoignage : captation démonstrative. Or ce film constitue en soi un acte non répétable, une performance dansée, une extraordinaire saisie de l’instant, du geste, de la coïncidence objective, du rythme.
Souplesse de Jean-Paul Fargier, calligraphie dans l’espace, chorégraphie de caméra, force dirigée de Kirili (« modeler est une séance anti-spectaculaire, privée, de très grande concentration »), prodigieuse exactitude de la construction chez Roy Haynes (son sourire), la rencontre éclate en fusion inespérée.
Son extrême rareté, son point exquis (lexique de la physiologie), tiennent à la circulation de ce qui appartient en propre : l’incitation.
L’incitation (une si petite raison, si peu avouable) circule. Ce que la musique afro-américaine a libéré, à un degré souvent atteint ailleurs dans l’émotion (mille pratiques musicales en témoignent, sous tous les cieux, toutes les latitudes), jamais dans la science déchaînée d’une parole reconquise (le « jazz »), dans les deux ensemble, c’est la circulation des inconscients. Il ne suffit pas de s’entendre : il faut aussi se prévoir, anticiper, cadrer et déborder l’autre, jouer avec un, deux ou huit temps d’avance ce que l’autre se prépare à donner sans le savoir.
La question du non–savoir est au centre.
Envers des questions de l’ignorance.
L’acte à trois, décidé une nuit au Village Vanguard, suppose une vie d’apprentissage libérée dans l’instant. Roy Haynes n’avait jamais mis les pieds dans le loft de Kirili. L’un relance l’autre dans le regard de Fargier. La durée du film sans montage colle au temps réel. On sait de ce point de convergence qu’il est précisément le point qui obsède Kirili. Il peut donner lieu à toute sorte de rencontres plus ou moins heureuses. On peut toujours trouver des croisements instructifs, des hasards heureux, une cymbale qui tombe à pic. Il n’arrive jamais ce qui arrive ici, ce qui est arrivé demain : le triple acte résolu, en une vingtaine de minutes, dans un imprévisible espoir, l’acte répond en tous points à un chef d’œuvre, tant au sens artisanal qu’au sens installé, chef d’œuvre inconnaissable qu’auraient savamment préparé des générations de sculpteurs, tous les acteurs de la musique noire, et l’histoire du cinéma dans son entier.
D’autres pratiques rituelles, esthétiques ou insituables (liées le plus souvent au sens et au non–sens) touchent à cette irruption de la chance : la calligraphie chinoise, l’étreinte amoureuse, le tir à l’arc, la jaculation mystique, l’art de la conversation, la pêche à la mouche.
La jam session, création collective sans leader, sans programme ni partitions, sans hiérachie, fruit souvent d’une première rencontre, poème perdu ou dilapidation sans reste, est un des apports les plus cruciaux du jazz. Il lui arrive d’atteindre des sommets dont on ne supposait pas l’existence possible. « Mais » la jam session reste entre musiciens. Ce qui ne la rend pas plus accessible : les codes, pourtant, l’instrument, les rôles se chargent de délimiter le territoire commun, de limiter la casse.
La « jam session sculptée avec Roy Haynes » croise, coupe, traverse des matières, des arts, des instruments, des pratiques hétérogènes. Cette exception la rend trois fois plus forte.
Francis Marmande
Kirili et Monet jouent aux dés
Documentary 12' , 2007 by Jean-Paul Fargier
produced at the occasion of Kirili’ show KIRILI ET LES NYMPHEAS at the Musée de l’Orangerie, 2007
KIRILI ET LES NYMPHEAS
Exhibition at the Musée de l'Orangerie May-September 2007
“ For this Hommage à Monet, I created a sculptural ensemble in consonance with the Les Nymphéas (Water Lilies) : a Commandment, to Claude Monet, in colored cement, an ensemble of intensified signs that echo the impact of the Les Nymphéas. For me, the musical dialogue that took place with the June 21st concert was a powerful evocation of post-Impressionism: Les Nymphéas, Soutine, my sculptures, and this music together became the incarnation of modernity.
The heritage of the dialogue between Debussy and Monet has been renewed in this manner. With a positively magical force, Thomas Buckner invents a dance, a new kinesis, a new relation to the body in the presence of my sculpture and Les Nymphéas. This is not a show or entertainment, but an invocation and communion, as we can see in the photographs of Ariane Lopez-Huici and the video of Jean-Paul Fargier.
Jérôme Bourdellon, Thomas Buckner, Roscoe Mitchell, Dalila Khatir, and my sculpture celebrate an aesthetic of improvisation and spontaneity that unites all of their talents, and all of these arts, all of these generations, in terms of a single imperative: to express the freedom of the unconscious. One conviction emerges as a message to the 21st Century: the modern tradition remains young and very much alive! ”
Alain Kirili
New York, June 2008
Kirili Et Les Nymphéas
Hommage to Claude Monet
at the Musée de l’Orangerie
A film by Jean-Paul Fargier - 2007
with
Jerome Bourdellon: flutes, bass clarinet
Thomas Buckner: baritone
Dalila Khatir: soprano
Roscoe Mitchell: alto & soprano saxophone
Gallotta danse pour Kirili
a film by Jean-Paul Fargier
with singer Dalila Khatir, kora playerTom Diakité, dancer Seydou Bori
and dancer-choreographer Jean-Claude Gallotta
in Commandement à Claude Monet, by Alain Kirili, Musée de l’Orangerie, 2007












singer Dalila Khatir, kora player Tom Diakité, dancer Seydou Bori and dancer-choreographer Jean-Claude Gallotta
in Commandement à Claude Monet, by Alain Kirili, Musée de l’Orangerie, 2007
RESISTANCE A GRENOBLE
Inauguration of the sculpture Résistance by Alain Kirili, Parc Paul Mistral, Grenoble, 2011
A film by Jean-Paul Fargier and Geneviève Morgan, 2011.
Documenting the installation and inauguration of Résistance,
a monumental sculpture by Alain Kirili
commissioned by the city of Grenoble
in an architecture by Alexandre Chemetoff
and with a choreography & music by Jean-Claude Gallotta
danced by the students of the Dance Conservatory of Grenoble