Kirili in Dialogue with
“ Le free jazz, c'est aussi une nouvelle génération d'artistes: Anthony Braxton, David Murray, Pat Metheny, Marilyn Crispell, William Parker, Charles Gayle, Dave Bolland, John Zorn, qui assurent la vitalité du jazz avec les pionniers du mouvement free.”
Alain Kirili
Mon abstraction Free Jazz, Alain Kirili - Sculpture et Jazz - Autoportrait , éditions Stock, 1996
Marilyn Crispell , New York, 1999 (photo© Ariane Lopez-Huici)
Marilyn Crispell
Dans le livre de Graham Lock Forces In Motion, the Music and Thoughts of Anthony Braxton – la pianiste Marilyn Crispell considère avec intérêt les remarques des musiciens et compositeurs lorsqu'ils évoquent les pulsions, les tonalités, les références masculines et féminines présentes dans leur musique. Elle ne rejette pas les qualités de la différence entre les sexes.
«Je pense que dans l'univers, il y a une énergie masculine et une énergie féminine et c'est vrai, ces forces sont en déséquilibre. »
Elle met en valeur la dualité qui doit exister chez l'artiste et dans son œuvre. Marilyn Crispell précise: «J'essaye de me souvenir des choses que j'ai lues à propos de l'espace et de la forme. L'énergie féminine est comme une énergie spatiale, l'énergie masculine est une énergie qui donne forme et la combinaison des deux produit la vie. » De son côté, Julia Kristeva écrit : « Le parcours de l'autonomie féminine est très complexe, ce qui explique les difficultés d'accomplissement chez les femmes, mais lorsque ce parcours est réalisé, cela donne des êtres extrêmement complexes et mûrs. » Et elle précise : «. . . Un rapport au pouvoir et à la loi, l'identification de la femme au pouvoir phallique est requise, ce qui est à distinguer de l'organe pénien. Et cette identification, toute femme qui veut créer quelque chose doit l'assumer. »
L'acceptation de cette dualité est une condition commune à tous les créateurs, hommes et femmes. Je l'ai mentionné en ce qui concerne Ornette Coleman. Sa musique reflète sa capacité de libérer du féminin en lui. Marilyn Crispell, c'est d'abord une écoute inouïe de musiciens. Son talent est à la fois délicat et énergique. Elle aime l'art de l'accompagnement.
Parmi ses enregistrements, son duo avec Gerry Hemingway, batteur, enregistré à la Knitting Factory en 1992, réunit un ensemble de ses compositions dont Rotations, qui conviendrait à une chorégraphie dans une forêt de mes verticalités. Gravity et Jump sont des compositions qui révèlent une vision sculpturale de la musique, une véritable sensibilité de l'espace et du temps. Elle a également enregistré, dans le même club, en janvier et juillet 1989, What's nine ?, avec un des groupes les plus extraordinaires de la jeune génération qui inclut en vocal Jeanne Lee, et composé du formidable Don Byron à la clarinette, Michele Navazio à la guitare et Gerry Hemingway. Reggie Workman est à la contrebasse et a composé cette musique complexe qui fait partie du Reggie Workman Ensemble. J'aime beaucoup retrouver Jeanne Lee qui applique son talent dans un registre vocal très audacieux, soutenu par le rythme de ce groupe. C'est une des rares occasions où j'ai ressenti à quel point la variété des talents, voix incluse, pouvait se rencontrer d'une façon inventive et polyrythmique. Cette variété stimule mon urgence de créer des assemblages de matériaux différents, terres cuites, bronze, fer, aluminium et bois. Marilyn Crispell est d'une énergie pianistique percutante. Libre, indépendante et attachante.
Albums from Marilyn Crispell
Dans une table ronde «The Art/Music Connection today: The eye listens », que j'ai organisé à School of Visual Arts le 7 novembre 1995, Marilyn Crispell est venue jouer du piano et a mis en valeur l'attention qu'elle porte à des œuvres comme celle de Rauschenberg, Eva Hesse, Polke. Son choix est d'une grande finesse et originalité.
Avec elle, j'ai demandé l'intervention de Robert Farris Thompson, professeur à Yale University et spécialiste de la culture africaine, qui est pionnier dans la découverte de ce qui, dans les comportements culturels d'africains-américains, est à relier à leur ethnie d'origine en Afrique. L'art africain traditionnel pénètre la création contemporaine en se transformant, au point que l'identification d'origine peut se perdre si l'on ne rétablit pas les liens de cette diaspora.
Pour les arts plastiques, j'ai demandé à Janet Henry, originaire de l'ile d'Antigua, de nous expliquer comment sa vie de sculpteur et de percussionniste amateur était étroitement liée: elle joue dans des orchestres le dimanche à Central Park et expose régulièrement dans des galeries de Soho.
J'ai invité le peintre Jack Whitten, qui est un ancien saxophoniste, pour qu'il expose pourquoi la musique est le premier accès à la culture pour un Noir américain. Venant du Sud et d'un milieu modeste, il réalise une démonstration de hambone : les percussions sur le corps sont le premier moyen d'expression artistique, le plus direct et celui qui a survécu aux censures de la culture africaine durant l'esclavage. Jack, que tout le monde connaît dans le milieu artistique de Soho, a révélé là pour la première fois sa passion pour le hambone, si décisive pourtant dans son identité: il fait une démonstration de ce battement rythmique du corps à mains nues qui lui vient d'Afrique.
Enfin, Paul Bloodgood est peintre et se considère comme un « builder of word collages » – poèmes qu'il crée à partir d'un choix dans la poésie publiée dont il altère l'ordre des mots, modifie le sens par découpage, collage, dessin et qui correspondent à un rythme musical de lecture, comme celle qu'il fit ce jour-là en public, à partir de projections sur un grand écran.
Pour ma part, j'ai présenté pour la première fois le film Ifa, la danse de Cecil Taylor, dans mes sculptures.
Chaque participant fit écouter des fragments de musique essentiels pour leur réflexion et leur créativité.
La table ronde est devenue un véritable spectacle.
Alain Kirili, New York, 1996
Sculpture et Jazz – Autoportrait, éditions Stock
Alain Kirili, Black Sound, 1995, at Art Omi
Five Facings , 1996
Steve Lacy, Marilyn Crispell, Misha Mengelberg, Ulrich Gumpert, Fred Van Hove, Vladimir Miller
featuring on the art cover the sculpture Black Sound , 1995 from Alain Kirili