Kirili in Dialogue with
Philippe Dagen
Art historian, professor at Sorbonne Paris I, art critic at Le Monde, curator and writer
La transversalité de l’art
répond à un besoin vital
entretien entre Alain Kirili et Philippe Dagen
publié dans la série Horizons-entretien du Monde, juin 1996
Catalogue Alain Kirili
Musée d'Art Moderne de St Etienne, France, 1992
Alain Kirili , HARLEM'S RYTHM II, 1992
Alain Kirili , VENISE II, 1991
Morale Construite
par Philippe Dagen
publié dans le catalogue Alain Kirili
Musée d'Art Moderne de Saint Etienne, 1992
(Translated by Murielle Humbert-Labeaumaz and Kris Knepper )
Alain Kirili , Grande Nudité I & II, 1985
Alain Kirili , Grande Nudité II, 1985
Alain Kirili , Générations, 1995
Alain Kirili , Ivresse I , 1984
Collection Centre Pompidou
(photo©Lecat )
Alain Kirili , Ivresse V , 1998
Collection Centre Pompidou
(photo©Lecat )
Alain Kirili , Ivresse II , 1984
Collection Musée de Valenciennes
Le refus des clivages et des hiérarchies
Par PHILIPPE DAGEN
Publié le 25 juin 1996, Le Monde
ALAIN KIRILI a cinquante ans. Les notices de ses catalogues signalent qu'il « vit et travaille à Paris et à New York ». Depuis deux décennies, il est en effet du très petit nombre d'artistes français qui ont osé passé l'Atlantique et réussi à s'y établir. Atelier à proximité de Soho, présence fréquente dans les galeries uptown et downtown, sculptures acquises par les principaux collectionneurs privés et des musées aussi illustres que le Museum of Modern Art de New York : l'exil a été heureux et n'est plus exil. A s'en tenir aux catégories habituelles, l'art de Kirili peut être tenu pour le développement sculptural des principes fondateurs de l'expressionnisme abstrait, oscillant entre construction géométrique rigide et gestualité du modelé. Il est issu d'une formation et d'une culture résolument modernes, ce qui ne signifie pas qu'il néglige l'histoire de la sculpture occidentale ou méconnaisse la statuaire africaine et indienne.
A l'une des extrémités du registre se placent ses fers des années 70 et 80, aux lignes droites, à la monumentalité puissante. A l'autre se situent les terres cuites récentes, pétries dans l'urgence, creusées à coups de poing, coupées au couteau et fixées par la cuisson dans un état de déséquilibre dynamique qui anime l'espace autour d'elles. Entre ces pôles, les aluminiums éclatés, les « tables » de fer, les plâtres polychromes, les pierres brisées et les bronzes autant d'expériences dans lesquelles Kirili brutalise les matériaux et renouvelle leur usage. Tout cela, à quoi s'ajoutent les expériences actuelles en carton déchiré et une pratique constante, quoique rarement montrée, du dessin, fait une oeuvre abondante et changeante, ennemie de l'immobilité et de la répétition. Pour autant, c'est moins de sculpture que de jazz que Kirili aime à parler aujourd'hui, et moins du jazz lui-même que de ce qu'est une pratique esthétique débarrassée des séparations en spécialités. Alain Kirili pense et dit que les artistes n'ont rien à gagner à s'ignorer, qu'un sculpteur apprend d'un jazzman et réciproquement , un écrivain d'un peintre et réciproquement , un cinéaste d'un chorégraphe et réciproquement.
Lui-même s'est aventuré du côté de la vidéo et aime à ce que des musiciens improvisent entre ses sculptures. Il n'est sans doute pas anodin non plus qu'il ait pour compagne la photographe Ariane Lopez-Huici, dont les travaux traitent du corps nu et en mouvement, du désir et de l'étreinte.
Kirili en appelle non point au vieux rêve de l'art total, mais à la fin des clivages, à plus de dynamisme et de mobilité, plus de risques et moins de hiérarchies. Le regard qu'il porte sur le milieu artistique français est sans complaisance. Dans cette manie de la séparation, il voit bien plus qu'un travers ou une imperfection : le signe de la morbidité, l'aveu de la peur de la liberté, la négation du corps, la crainte qu'inspirent toute nouveauté et toute création. En 1989, dans un recueil de notes d'atelier, il écrivait déjà : « Bien que cela n'intéresse personne, la sexualité et l'art sont la question essentielle à l'origine de ma création. Notre époque préfère des commentaires, des concepts, du sociologisme, l'immatérialité, la chasteté et éventuellement un délire romantique de la mort. Surtout pas d'incarnation et de jouissance, ça on ne me le pardonnera pas. Tant mieux. »
Alain Kirili in New York, holding Aria, 2012
Kirili ricoche sur les "Nymphéas"
Le sculpteur et dessinateur salue Monet à l'Orangerie des Tuileries.
par Philippe Dagen
Publié le 06 juin 2007 dans Le Monde, France.
En 1986, Alain Kirili avait placé dans le jardin des Tuileries, près de l'Orangerie, son Grand commandement blanc, ensemble de dix-sept sculptures de fer peintes en blanc, réparties sur une pelouse. Il expliquait alors le choix de cet emplacement par son désir de se trouver près des Nymphéas de Monet.
Deux décennies plus tard, il revient à Monet, à l'intérieur de l'Orangerie cette fois. Le Commandement à Claude Monet se compose de quarante-cinq éléments, dont la géométrie de cylindres verticaux et horizontaux et le principe de dispersion sont assez proches de ceux du Grand commandement blanc. La nouveauté est dans la matière, un béton coloré aux harmonies en jaune, bleu et vert - couleurs en rapport avec les Nymphéas.
Les grands panneaux de Monet se trouvent ainsi projetés du plan de la toile dans l'espace. L'installation aurait sans doute gagné à être déployée dans une salle plus vaste, où le visiteur aurait pu circuler plus facilement, et plus lumineuse : il est assez paradoxal de rendre hommage à Monet dans un éclairage de demi-jour à l'étage inférieur de l'Orangerie.
Commandement à Claude Monet, Alain Kirili, Musée de l’Orangerie, 2007
(photo © Laurent Lecat)
CORPS À CORPS
Autour de cette pièce sont réunis, d'une part, des dessins, d'autre part, quelques sculptures plus anciennes. Dans les fusains, souvent associés à des collages de papier kraft, et dans les encres, le geste graphique se donne libre cours avec une intensité très physique (écrasements, griffures, effacements, taches). Kirili semble alors plus proche que jamais de Monet, dont les ultimes peintures semblent issues d'un combat corps à corps avec la couleur.
Quant aux fers et aluminiums forgés des années 1980, ils esquissent une rétrospective en quelques pièces, dont plusieurs des belles sculptures ployées des années 1980, gonflées de symbolique sexuelle et de présence humaine.
Exposition Kirili et les Nymphéas, Musée de l’Orangerie, 2007
( photos © Laurent Lecat et Marilia Destot )