Kirili in Dialogue with

Josyane Savigneau

French journalist and writer for Le Monde

Josyane Savigneau in Alain Kirili’studio, NY, 2019

(Photo © Ariane Lopez-Huici )

“La première chose qui me vient à l'esprit quand j’entends le nom d'Alain Kirili?

L'énergie. L'énergie et la créativité que j'ai trouvées décuplées par sa maladie. Ce qui est singulier. Mais à partir du moment où il a été malade, toute son œuvre est devenue de plus en plus aérienne, en ascension. D'ailleurs, je crois qu'il y a des œuvres qui s'appellent Ascension.

J'ai beaucoup aimé toute cette période où il y avait des aplats de couleurs avec quelque chose en fer qui s'élevait vers le ciel. Mais cette énergie, je l'ai trouvée dès que je l'ai connue. Elle n'est pas arrivée avec la maladie. Disons que, au moment de la maladie où des gens se replient, lui, il a fait l'inverse.

Il a exalté son amour de la vie au moment où il était malade.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

La création,

un acte de résistance

Entretien entre Alain Kirili et Josyane Savigneau, publié dans le Le Monde, septembre 2009

Alain Kirili, Commandement I, 1979

“Les premières oeuvres d’Alain que j'ai découvertes sont les Commandements. Il y en avait qui étaient exposés à Paris, dans le jardin des Tuileries. Et puis ensuite des oeuvres dans son atelier à Paris, et encore ensuite à New York. J’ai vu certaines expositions. Mais il y a des années, vous m'auriez dit Alain Kirili, c'est quoi? J'aurais répondu les Commandements. Après, j'ai vu comment ça pouvait se développer. 

Et aujourd'hui, avec le recul, si on me posait la même question… 

Je dirais les Commandements à coup sûr, et je dirais toute son œuvre ascensionnelle aussi. En parallèle à la maladie, quand la maladie l'entraînait vers du négatif , toute son œuvre était hyper-boliquement dans le positif à cette époque là. On pourrait aussi dire verticale, mais la verticale n'est pas toujours montante, alors que chez Alain, la verticale est montante.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili au Musée de l’Orangerie, 2007

(photo ©Laurent Lecat)

“Je me souviens de son regard joyeux, bienveillant, amoureux de la vie et très pointu. Il y a deux regards d'Alain. Il y a le regard avec les gens. C’est un regard d'accueil,  un regard de tendresse, de joie. Et il y a le regard sur les objets, sur les tableaux, le regard du créateur qui voit tout de suite un détail qu'on ne voit pas forcément, qui voit tout de suite la chose plus mystérieuse de l'autre créateur. Quand le spectateur normal appréhende l'œuvre dans son ensemble, Alain lui dirige son regard vers un endroit particulier.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili drawing, White Street studio, 2017

(Photo © Ariane Lopez Huici )

Alain Kirili forging a series of Commandement, 1996

(Photo © Ariane Lopez Huici )

“ Avec Alain, c’était d’ailleurs moins l’oeil que la main. La main du dessinateur et la main du sculpteur. Comment l'objet surgit de la main et se transforme. Quelle est l'interaction entre la pensée et la main pour faire l'œuvre sculptée?

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Left to right, top to bottom : Alain Kirili, Sonorité, 1999 & Jean-Baptiste Carpeaux, La Confidence

Jean-Baptiste Carpeaux, Ugolin et ses enfants & Alain Kirili, Bird, 1998

(Photo© Régis Decottignies)

 On était ensemble à son exposition Kirili dialogue avec Carpeaux. On a surtout parlé de cette idée de la pérennité de la création artistique qui fait qu'il y a une forme d'abolition du temps, que le temps n'est pas chronologique comme il est ailleurs, mais qu'il y a une espèce justement de verticalité du temps qui fait qu'on peut se rejoindre alors qu'on a vécu chronologiquement à des moments extrêmement différents. (…) Comme si il y avait une espèce d'immense geste artistique à travers les âges et que parfois, à travers ce geste artistique, des personnes peuvent se rencontrer, quelle qu'ait été leur vie chronologique, leur vie temporelle.

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili, Matthew Shipp et Daniel Carter, White Street Studio, 1997

(photo©Ariane Lopez-Huici)

“Alain et le jazz, c'était un rapport extrêmement sensuel, extrêmement énergique et le rythme du jazz est entré en lui pour moi. Je le voyais quand il écoutait du jazz. Il était le jazz. C'est comme si le jazz, la musique entrait en lui. Il y avait cette pulsion en lui même. Au dernier concert où je suis allée, il était déjà assez fatigué, mais malgré tout, la musique lui redonnait la force.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili et Ariane Lopez-Huici, White Street Studio, 2013

(photo©Marilia Destot)

Je crois que le langage commun d’Ariane et Alain, c'est sûrement la beauté. Toute la démarche d'Ariane, c'est d'aller chercher la beauté où on dit qu'elle n'est pas. Et une partie de l'œuvre d'Alain aussi, c'est de faire avec des matériaux qui n'évoquent pas spontanément la beauté comme des matériaux durs, noirs, et de chercher la beauté des formes avec des matériaux qui ne sont pas tellement prédisposés à incarner la beauté.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Exhibition view of Alain Kirili & Ariane Lopez-Huici, Parcours Croisés

at the Museum of Fine Arts of Caen, 2014

(photos © Laurent Lecat)

“Je ne suis pas assez compétente pour situer l’oeuvre d’Alain dans l’histoire de l’art. J'ai quand même le sentiment que c'est une œuvre assez révolutionnaire, qui a sûrement eu parfois du mal à être comprise. Peut être cette œuvre reste encore pour partie à comprendre. Je ne suis pas sûre qu'il ait eu exactement la place qui devrait être la sienne dans la sculpture du XXᵉ siècle. S'il y avait un prix Nobel de la sculpture, il ne l'aurait pas parce que les prix Nobel ne récompensent surtout maintenant que des choses assez conventionnelles. Et au fond, pour moi, l'œuvre d'Alain, c'est une lutte absolue contre la Convention et contre ce qu'il appelait le kitsch et l'envahissement du kitsch, actuellement, partout, dans toute la société et dans l'art aussi. La plupart des artistes qui sont “bankables” on pourrait dire, en tout cas qui gagnent beaucoup d'argent, sont absolument dans le kitsch, Alain les a toujours dénoncé, ça ne lui facilitait pas la tâche.”

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili, Ascension, 2018

“ C'était un rêve d’ interviewer Alain parce qu'on prenait le temps de discuter avant l’entretien. Je lui demandais ce qu'il avait envie de défendre. Par exemple, il avait envie de dire cet envahissement du kitsch partout, qui l'étouffait en quelque sorte. On commençait par là, on parlait un peu dans tous les sens. Puis on démarrait l’entretien, je faisais quelques questions claires et lui faisait des réponses claires et c'était fait. Un entretien sans aucune diversion, ni besoin de tout décrypter,  ou réécrire. Il n’y avait quasiment rien à changer, c'était absolument net. C'était découpé comme une sculpture stricte, comme un petit Commandement.

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili, Commandement XVI, 1991

“ Ce que j’ai appris d’essentiel au contact d’Alain ? La résistance, sûrement. La résistance au conformisme, la résistance à l'air du temps, aux bassesses de l'époque. 

Josyane Savigneau

dans un entretien avec Philippe Ungar , Paris, 02 juin 2022

Alain Kirili drawing, White Street studio, 2001

(Photo © Ariane Lopez Huici )