Kirili in Dialogue with
Auguste Rodin
French Sculptor
Auguste Rodin, la Main de Dieu, 1898 – 1902, Atelier de l’Université, 1902 or later
(photo©MuséeRodin)
“Rodin doit garder pour nous l’aspect scandaleux qui fut parfaitement perçu par ses contemporains, comme cette sculpture un « phallus fontaine » qui révèle l’obscénité du génie créateur. L’œuvre de Rodin est d’abord la transgression des conventions et de la pruderie qui menace la vérité.”
Alain Kirili
Le culte du nu, publié dans Rodin dessins érotiques, Philippe Sollers et Alain Kirili, éd. Gallimard, mars 1987.
Rodin Rédecouvert
Une rétrospective à la Galerie Nationale de Washington, 1981
Critique d’Alain Kirili, ARTPRESS 54, 1981
Alain Kirili, au Musée Rodin, 1985
left : Alain Kirili & Kirk Varnedoe with the Burghers Of Calais by Rodin, Musée Rodin, 1977
right : Alain Kirili, with GrandeNudité II, Musée Rodin, 1985
(photos © Ariane Lopez-Huici)
“Lors de mon exposition dans les jardins du Musée Rodin en 1985, j’ai été stimulé par la confrontation de la pudique Eve avec l’indécence de ma sculpture Grande Nudité. Je le suis dans cet « espace immense » qu’il nous suggère. Le nu féminin dans l’atelier d’un sculpteur abstrait a fondamentalement le même rôle que le nu derrière le peintre dans le tableau L’Atelier de Courbet : le modèle vivant, le nu féminin assure la présence du charme, de la beauté et de la séduction. C’est l’érotisation de l’acte créateur, sublimation de l’acte sexuel. La nudité est l’origine communes des sensations, des émotions de l’art abstrait et figuratif. Le nu érotique de Rodin est un défi au nu puritain et asexué, à la lassitude et à l’ennui.”
Alain Kirili
Le culte du nu, publié dans Rodin dessins érotiques, Philippe Sollers et Alain Kirili, éd. Gallimard, mars 1987.
Alain Kirili, GrandeNudité II, MuséeRodin, 1985
(photo © Bruno Jarret)
Alain Kirili au Musée Rodin, 1985
Exhibition Catalogue by Kirk Varnedoe
Alain Kirili et Génération, Musée Rodin, 1985
(Photo © Ariane Lopez-Huici )
“La sortie de Kirili dans l'espace extérieur, depuis ses dernières expositions et notamment au musée Rodin, affirme cette ambition de l'artiste de se mesurer à la stéréotypie ou à la neutralité du dehors, en utilisant non seulement la composition monumentale mais aussi la richesse des dispositions, de la couleur et des matériaux.”
Julia Kristeva
Les corps vivants du statuaire , publié dans le catalogue de l’exposition « Kirili », Galerie Adrien Maeght, Paris, 1985.
Grand Commandement Blanc, Musée Rodin, 1985
(Photo © Bruno Jarret )
Alain Kirili on Rodin
published in the catalogue of the exhibition
Rodin: The Cantor Gift to The Brooklyn Museum, 1986
Exhibition views of Rodin: The Cantor Gift to The Brooklyn Museum, 1986
“Rodin isn't worth an exhibition unless that scandal is brought out, for he was the cause of scandal. Only by showing that part of Rodin can one hope to stimulate artists and the public. Rodin must be respected for his essential aspect: the obscene Rodin, the Rodin who had so much difficulty in winning acceptance for his Burghers of Calais and Balzac sculptures. After all, Balzac was the greatest political scandal of the Third Republic, along with the Dreyfus Affair. It's a sculpture that threatened the government, the writers, and all of secular French society from the Right to the Left - French society in general. Rodin can only be brought to life today by evoking that power- his audacity and his transgressions.”
Alain Kirili, 1986
“L’étude des Bourgeois de Calais inspire aussi mes nudités. Avec ce si beau sens du modelé, avec cette très belle notion du pathétique, et cette hymne à la verticalité : on rejoint quelque part le thème de mon exposition à Calais”
Alain Kirili, Calais, 1989
documentary made in Calais by Daniela Sabova © Evacom 1991
A l’occasion de son exposition l'abstraction du modelé, au Musée des Beaux-Arts de Calais en 1989,
Alain Kirili nous parle de la statuaire, du modèle, de la nudité, du modelé
et des Bourgeois de Calais d’Auguste Rodin.
“Les dessins érotiques de Rodin sont parmi les plus beaux dessins du vingtième siècle,
on ne va rien comprendre aux papiers découpés de Matisse, on va rien comprendre ce qui se passe avec Schiele, on ne va rien comprendre avec ce qui se passe avec Picasso, si quand même on ne veut pas trop rougir et regarder finalement et écrire sur ces dessins, sur ces papiers découpés de Rodin, et réfléchir sur ce côté solaire de la sexualité chez Rodin.”
Alain Kirili
dans l’émission radiophonique A Voix Nue, une série d’entretiens avec Thierry Dufresne, 2007
RODIN, DESSINS EROTIQUES
by PHILIPPE SOLLERS & ALAIN KIRILI
a book published by the éditions Gallimard, Paris, 1987
“Rodin ne vit pas dans un esprit « fin de siècle », dans une esthétique apocalyptique. Ses dessins sont un hymne sans contrainte au bonheur. Il n’y a chez lui aucune agressivité, aucun nihilisme, aucune inhibition qui se traduirait par de la morbidité.”
Alain Kirili
Le culte du nu, publié dans Rodin dessins érotiques, Philippe Sollers et Alain Kirili, éd. Gallimard, mars 1987.
Alain Kirili and Philippe Sollers talking about Rodin’s drawings
in the French TVshow Rodin Confidentiel
MODERN & CONTEMPORARY SCULPTURES
AT THE JARDIN DES TUILERIES
In 1997 in Paris, the Ministry of Culture inaugurates Kirili’s Grand commandement blanc in the Tuileries Garden for a second time and commissioned him to install a selection of major modern and contemporary sculptures of the 20th century in 2000.
Among them, Le Baiser, la Grande Ombre, La Méditation from Auguste Rodin.
Installation du Baiser de Rodin (1882) par Alain Kirili, au Jardin de Tuileries, 2000
Alain Kirili, Ariane Lopez-Huici and their dog Max, et Le Baiser de Rodin (1882), Jardin des Tuileries, 2000
(photos©André Morain)
“L'arrivée de chefs-d'œuvre du XX° siècle dans les Tuileries crée un dialogue avec des siècles d'histoire. Aujourd'hui, nous avons un des plus magnifiques ensemble de sculptures au cœur de Paris, berceau de l'art moderne. En 1985, l'installation de ma sculpture Grand commandment blanc, commande publique, me conforte dans l'idée que la présence permanente d'artistes modernes et contemporains est une nécessité absolue. Depuis je me suis consacré à cette tâche. J'ai choisi d'être placé près des Nymphéas de Claude Monet, une peinture architectonique à 360° ! Le regard plonge dans l'immensité de cette couleur libre. Quelques nymphéas servent de point d'ancrage. Or Grand Commandment blanc est un ensemble de signes blancs qui ancrent aussi l'environnement vert, bleu, gris : « une méditation sculptée » écrit Philippe Sollers. Lors d'un déjeuner en mars 1999 à New York avec Lawrence Weiner, il me demande pourquoi je consacre tout ce temps aux Tuileries. Ma réponse reste simple : la passion de voir dans ce jardin hautement symbolique, l'art de mes prédécesseurs et de mes contemporains. Signes de vie ! “
Alain Kirili
L'annonce faite au XXIème siècle, Catalogue La Sculpture Contemporaine au Jardin des Tuileries, 2000
Alain Kirili et Lionel Jospin (Premier ministre) lors de l’installation de la sculpture d’ Auguste Rodin, Le Baiser (1882)
déplacée de l’Hôtel Matignon au Jardin de Tuileries, 2000
(Photos © Ariane Lopez-Huici / Catalogue Monum, éditions du Patrimoine)
Auguste Rodin, La Méditation, avec bras (1881-1905) , Eve (1881), La Grande Ombre (1898), installés au Jardin de Tuileries, 2000
(Photos © Catalogue Monum, éditions du Patrimoine)
Alain Kirili nous parle de l'installation des oeuvres d'Auguste Rodin au Jardin des Tuileries,
dans le film Alain Kirili: Prière de Toucher, de Jean-Paul Fargier, 2000.
“ Mon dessin est très pulsionnel, donc il surgit de l’inconscient et touche à la sexualité. Il va rencontrer tous les dessins d’une tradition qui me précède et qui traitent de cette sexualité et de cet inconscient. Je me suis ainsi intéressé aux dessins de Rodin, de Carpeaux, à l’impudeur de ces dessins, c’est à dire que c’est pas seulement qu’il s’agit d’un nu, mais de la vérité impudique de la nudité : il y a des jets de couleur, le crayon tremble à l’endroit du sexe, etc. On a l’impression qu’il y a un courage d’impudeur, d’intimité passionnelle de Rodin, extrêmement privé qu’il arrive à libérer. D’ailleurs, Rodin le dit lui-même qu’il n’a pu faire ces dessins qu’à partir de 60 ans, car disait-il « je ne suis plus timide avec les femmes ». Il provoque toujours des scandales. Ce qui est visible chez Rodin, à cause de ses dessins, l’est tout autant dans mon travail évidemment, on doit ressentir la charge charnelle qu’il y a aussi bien dans les modelés, que dans les crayons et les encres. Une charge charnelle rarement crépusculaire, mais plutôt de tendance solaire.”
Alain Kirili
Alain Kirili dessinateur, un entretien avec Sylvia Lopes, Paris, 2005.
Alain Kirili:
A Dialog with Rodin
California Palace of the Legion of Honor,
Fine Arts Museums of San Francisco, 1999
Catalogue by Steven A. Nash
“ L’évocation de la vie d’un artiste après soixante ans est remarquable. J’ai pensé à Rodin dont je viens de faire une exposition de dessins érotiques créés après soixante ans.”
Alain Kirili, New York, 2005
Auguste Rodin,
Dibuixos eròtics
an exhibition curated by Alain Kirili
at the IVAM Centre Julio González, 2005
Rodin: le Duende
by Alain Kirili
published in the exhibition Catalogue Auguste Rodin, Dibuixos eròtics,
IVAM Centre Julio González, 2005
“Regardez: suivez la ligne qui descend de l’oreille le long du cou....suivez,-la, elle ne s’arrête pas: arrivée au bas de l’épaule, elle passe à la dentelle du col, elle fait des lacets, et puis elle suit le contour du sein, et puis elle revient au corsage, et puis elle arrive à la main... Sans lever le crayon, et le crayon ne frémit pas plus sur le sein que sur l’étoffe”
Rodin, à propos de Ingres
Une approche détaillée du trait de Rodin nous fait découvrir le changement de rythme du crayon: passage linéaire, calme, arrondi ou griffes violentes: volupté des cuisses et tremblement du crayon au niveau du pubis, par exemple dans le dessin vers 1900 Avant la création. Provocation révelée dans cette frise des détails.
L’émotion à l’endroit du sexe, c’est une révélation impudique sur l’artiste lui- même: Rodin anticipe la remarque de Jackson Pollock, “je suis la nature”.
A l’endroit du sexe contrairement à la peinture L’origine du monde de Courbet, il n’y a plus rien d’appliqué ni de naturaliste dans le dessin du sculpteur. J’insiste, les visions rapprochées des sexes dessinés révèlent magnifiquement leur rôle de réceptacle de son émotion. Le crayon est dans son rôle phallique. Le dessin est le lieu de la pulsation et signale une origine essentielle de l’abstraction du vingtième siecle.
Rodin est définitivement un artiste moderne. Il n’est pas un artiste de salon. Il n’est pas un artiste de bordel. Les modèles viennent librement et pour l’épanouissement de leur propre plaisir poser pour Rodin. L’épanouissement sexuel de leurs corps n’appartient pas à l’univers du sexe tarifé. Chercher un ordre dans les dessins serait une atteinte a l’ivresse créative de Rodin dont l’oeuvre est, comme dirait Nietszche, “ Par-delà le bien et le mal” !
Les modèles participent à sa quête de la vérité.
Regardez bien chaque detail autant que l’ensemble du mouvement.
Une tache de sang n’a rien de sanguinolant c’est plutôt la marque instantanée de la vie contre l’idéalisation immaculée du corps: naissance de l’abstraction expressionniste.
Le dessin est une musique en lévitation crée par ses doigts savants et volontaires . Estompes au pouce, doigté du dessin qui rappelle le jeu d’une guitare qui vous éleve a l’extase.
Le poète Garcia Lorca appellerait cet état créatif un duende. Disons le duende de Rodin. Rodin, Lorca et moi-même se sont souvent rencontrés puisque les artistes ne dépendent pas d’un problème d’état civil.
Lorca disait : “ le duende n’est pas dans la gorge, le duende vous monte en dedans depuis la plante des pieds”, cette citation approximative révèle bien l’enjeu de l’incarnation en lévitation qui marque toute l’oeuvre de Rodin comme celle du flamenco.
Les sculptures du Balzac, masturbation de l’écrivain, acte de création, les sculptures de la danseuse et de la figure volante sont des calligraphies de bronze en état d’extase qui font écho aux dessins.
L’intérêt de Rodin pour Nijinsky, Isadora Duncan, Lois Fuller, la danse des pieds nus et sa rupture avec les poses conventionnelles, fait basculer toute son oeuvre dans le risque du geste et ses moindres détails. Une série de photos de dessins recadrés en plans rapprochés illustre si bien le fa presto du premier contact du crayon sur la feuille blanche.
Aucune description inutile: chaise, lit, tout support, toute narration a disparu.
Modernité absolue, Duende de la modernité.
Correspondances au Musée d’Orsay, 2006
Fasciné par l'énergie de Rodin, entre éblouissement de la vigueur sensuelle et déploiement des passions humaines, Alain Kirili a choisi les photographies d’Edward Steichen, publiées dans Camera Work en 1911 : les vues du Balzac prises à Meudon par ce chantre du pictorialisme. Trouvant un référent sensible dans le chef-d'oeuvre de Rodin, Kirili présente un ensemble de cinq sculptures Un coup de dés jamais n'abolira la sculpture.
left : Edward Steichen Balzac - The Silhouette, 4 a.m., 1911
right : Edward Steichen, Rodin, 1903
Photos © The estate of Edward Steichen / Adagp, Paris, 2023 © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
“Au Musée d'Orsay, j’ai invité Alain Kirili à participer au programme Correspondances, (en référence à Baudelaire). L'idée était d'inviter un artiste à regarder les œuvres de la collection du Musée d’Orsay, à en choisir une, et puis de créer quelque chose en correspondance, en résonance. Soit l'artiste proposait une œuvre déjà réalisée en dialogue, soit il réalisait une nouvelle oeuvre. Alain Kirili a choisi une photo par Steichen du Balzac de Rodin. C'était une espèce de boucle : la sculpture, Rodin, la verticalité, Balzac.”
Serge Lemoine
extrait de l’ Entretien entre Serge Lemoine et Philippe Ungar du 16 septembre 2022
Alain Kirili, A Throw of the Dice Will Never Abolish Sculpture, 2006
with Balzac - The Silhouette, 4 a.m. by Rodin, photographed by Steichen, Musée d'Orsay, 2006.
at the Museum of Orsay , Correspondences, 2006
(Photos of Alain Kirili’sculptures © Laurent Lecat )
“Kirili knows Rodin's Balzac well. The mass of bronze twists itself lightly with an unexpected suppleness and the worked body of metal carries the traces of the tactile joy of the artist.”
Julia Kristeva
Alain Kirili, The Living Bodies Of Statuary, New Observations, 1987
“ Vive l'impudique vérité du Balzac de Rodin! Il la considérait comme la somme de son oeuvre et je l'estime inaugurale du XXème siècle. Le scandale de cette oeuvre, en son temps, reste dans ma quête une inspiration fondatrice. Aujourd'hui encore elle est censurée par son emplacement caché au carrefour Vavin. C'est pour moi une blessure.”
Alain Kirili
La concordance de arts contre le mépris du corps, oublié dans le catalogue Alain Kirili – Sculptures, exposition à l’espaces Regards, Fête de l’Humanité, septembre 1997.
Kirili-Steichen,
Correspondances
Entretien entre Alain Kirili et Serge Lemoine
Catalogue de l’exposition Kirili-Steichen, Correspondances, Art Contemporain n°8, Musée d’Orsay, 2005
Serge Lemoine– Je suis très heureux que tu aies accepté l’invitation du musée d’Orsay à participer au programme « Correspondances ». Je le rappelle, il s’agit par ce biais de donner aux artistes l’opportunité de choisir une œuvre dans les collections du musée afin de la mettre en valeur par le regard qu’ils lui portent, le commentaire qu’ils en donnent et dans un dialogue avec leur propre création. Alain, tu as choisi, en tant que sculpteur, non l’œuvre d’un autre sculpteur mais celle d’un photographe. Peux-tu nous dire pourquoi un photographe et pourquoi la photographie ?
Alain Kirili – La photographie, chacun le sait, c’est l’art du modelé, c’est l’art de la lumière, du traitement de la lumière, la sculpture aussi. L’art du photographe et celui du sculpteur sont pour moi très proches et je pense que ce choix crée l’occasion d’exprimer cette proximité de modeleur, d’artiste qui travaille en référence à la lumière.
SL – Naturellement, ce que tu viens de dire vaut pour l’ensemble de la photographie.
AK – Oui, pour la photographie en général et plus particulièrement pour Steichen.
SL – Parmi tous les choix possibles dans la collection de photographies du musée d’Orsay, l’une des plus importantes au monde – faut-il le rappeler – se trouve un ensemble particulier qui concerne le pictorialisme. Dans ce mouvement pictorialiste, qui a été si fondamental à la charnière entre le xixe et le xxe siècles, se trouve un ensemble de photographies d’Edward Steichen. Je ne vais pas te demander pourquoi avoir choisi Steichen, mais pourquoi ce sujet particulier de Steichen, la photographie d’une œuvre de Rodin, le Balzac. Et je voudrais te demander, selon toi, pourquoi Steichen a-t-il été tellement attiré par Rodin au point d’y avoir consacré toute cette série de photographies ?
AK – Je laisse à Françoise Heilbrun le soin d’aborder les raisons historiques de cette création. Ce que je retiens foncièrement, c’est ce moment de chef-d’œuvre, d’« exceptionnalité », dans l’histoire de la photographie, cette rencontre entre la photographie et la sculpture. On touche ici au sujet même de la proximité entre ces deux arts. La preuve se voit dans les différentes heures, les différentes positions, les différentes lumières du Balzac qui sont traitées par Steichen et où se trouve une chose qui me passionne : c’est que nous sommes en présence d’une œuvre nocturne, et cette œuvre nocturne n’est pas du tout mélancolique. Et je suis très sensible au fait que cette photographie n’associe pas le nocturne à quelque chose de dépressif ou qui soit de l’ordre de l’angoisse, du désenchantement. C’est l’inverse. La rencontre de Steichen avec le Balzac fait tout de suite apparaître un Balzac où s’exprime la puissance, à l’image d’une érection phallique qui serait directement transcrite : ce Balzac ne peut être qu’une célébration de la sexualité. Il est montré en plein ciel, on pourrait dire en lévitation. Avec cette célébration de l’érection, il s’agit d’une affirmation de vie et non d’un rapport de castration. Steichen ne montre pas un personnage face à la mer, un individu, comme il a été traité dans certaines peintures romantiques du xixe siècle, infiniment petit devant l’immensité de la nature. Ici le rapport est totalement inverse : c’est un nocturne qui célèbre le génie phallique, le génie créatif nocturne de Balzac, dans toute sa puissance sexuelle. Ça me plait beaucoup.
SL – Il s’agit de Balzac, mais c’est aussi Rodin…
AK – Absolument.
SL – Cette effigie de Balzac, elle traduit la puissance, le génie de Rodin lui-même.
AK – Rodin, dans ce Balzac, a exprimé le rapport de la création à la sexualité. Et Steichen va dans le sens de cette sculpture. Il aurait pu faire sa photo d’une façon totalement différente et montrer un Balzac écrasé par l’immensité de la nuit. J’insiste pour dire : voilà un nocturne « célébratoire » en quelque sorte, voluptueux et « célébratoire ». ça m’émeut et ça me touche beaucoup.
SL – ton choix montre comment Steichen a réussi à interpréter Rodin. À travers l’exemple du Balzac, il y a une véritable recréation de la sculpture, une profonde compréhension du message de Rodin. Toi-même quel est ton rapport, en tant qu’artiste, avec cette photographie ? Vas-tu l’interpréter comme Steichen a recréé le Balzac ?
AK – Grâce à l’exceptionnelle opportunité que tu offres aux artistes de se retrouver avec l’œuvre réelle – j’aurais très bien pu avoir des reproductions, des cartes postales du Balzac de Steichen dans mon atelier – l’artiste peut s’associer avec l’œuvre, être dans la vibration et non pas dans la virtualité comme souvent aujourd’hui ; être dans la confrontation réelle avec l’œuvre de Steichen. Qu’est ce que je ressens ? Que Steichen, à travers les différents angles de vue qu’il choisit du Balzac, insiste pour nous faire découvrir que la verticalité est très puissante en sculpture lorsqu’elle est légèrement oblique. Il découvre le génie de l’« oblicité » de cette sculpture, il a l’œil du photographe qui lui permet d’offrir cet effet de circonvolution avec des modelages de lumière différents. On se trouve en présence d’une « oblicité » abstraite qui donne à la sculpture une force de conviction, une énergie beaucoup plus vivante que si cette verticalité avait été perpendiculaire. C’est ce que montre Steichen.
SL – Quel travail vas-tu effectuer par rapport à cette photographie ? Sera-t-il comparable au travail que Steichen a réalisé avec les photographies de Balzac de Rodin ?
AK – Ces photos sont une invitation à aller vers un certain enchantement, un plaisir et une joie de l’art. Et j’ai voulu traiter de la couleur dans les verticales de mes sculptures, parce que si elles sont dans un héritage de la verticalité, elles invitent à une circonvolution aussi ; elles sont tout à fait à appréhender dans les 360 degrés. Elles sont pour moi dans le prolongement de Rodin. Mais elles sont en couleurs. Pourquoi ? Je me suis senti invité à utiliser de la couleur pour répondre à l’aspect très proche de la vie du Balzac dans son côté sensuel et sans rien de morbidité. Dans notre époque où l’idéologie qui domine l’art contemporain est celle du désenchantement, de la négativité, j’ai voulu être aussi honnête vis-à-vis de Rodin que Steichen l’a été, en créant une sculpture qui traite de la couleur, d’un traitement de couleurs aux aspects charnels et comportant un aspect « célébratoire ».
SL –Ton idée, en plus de ce traitement de la couleur, se trouve exprimée dans la verticalité, qui est l’un des thèmes de prédilection de ton travail depuis très longtemps. Si tu as aussi mis l’accent sur l’horizontalité et sur le socle dans tes œuvres intitulées Commandements, la verticalité que tu exprimes ici se matérialise dans ces cinq sujets, j’allais dire cinq figures. Pourquoi ce dispositif ?
AK – Ces cinq figures constituent pour moi une façon de donner au traitement de la couleur la possibilité d’avoir un rapport de dialectique ou un rapport de tension, une distorsion qui serait apportée par l’impromptu de la couleur. Il y a quatre sculptures monochromes et une cinquième qui est traitée d’une façon beaucoup plus gestuelle. Ce disfonctionnement chromatique introduit le déséquilibre et permet de donner une certaine mobilité à l’œuvre. Ce traitement de la couleur joue pour moi le même rôle que « l’oblicité » dans le Balzac.
SL – Ces cinq figures sont disposées dans un espace en trois dimensions. Elles sont elles-mêmes en trois dimensions et disposées dans une très légère profondeur. Pourquoi cette profondeur ?
AK – La profondeur, je te remercie de cette question, permet d’assurer l’expérience de la circonvolution autour de la sculpture, car le grand art statuaire se trouve dans les 360 degrés, et dans l’art de la circonvolution, j’y insiste. Cette légère profondeur est destinée à provoquer cette invitation.
SL – Dernière question sur ce groupe. Comment ces figures sont-elles reliées ? Il y a la verticalité, il y a la disposition dans l’espace avec un effet de décalage en quinconce et de profondeur. Quant aux formes elles-mêmes ? Ce qui m’intéresse, c’est leur écriture. On voit la découpe, la silhouette, puis le rapprochement par groupes. Peux-tu parler de ce dispositif, avec ses nœuds et ses ventres, ses pleins et ses déliés ?
AK –C’est un rythme pulsionnel, à la fois régulier et irrégulier, rationnel et irrationnel. C’est donc une complexité globale. Ces sculptures sont faites à la main, martelées et forgées. Pour les exécuter il y a une dépense pulsionnelle et un geste qui existe également dans le Balzac. En même temps la photo de Steichen tend à « minimaliser » le Balzac, à le rendre presque comme un monolithe abstrait. C’est très intéressant parce que c’est la vérité du Balzac : cette œuvre est à la fois une œuvre minimale et une œuvre gestuelle. La robe de chambre crée ce monolithe extrêmement régulier, mais la tête garde une pulsion rythmique profonde, extrêmement intense. Cette dialectique constitue la richesse, la complexité de cette sculpture. J’ai gardé un peu cet esprit là en ayant un rythme régulier et un surgissement incontrôlé du découpage. Je dirais également que cette notion se trouve renforcée par l’aspect des coups de brosse, du rythme de la peinture qui se trouve dans la sculpture à droite. Le dispositif d’installation est de l’ordre du spontané, de l’aléatoire : c’est ce qui m’a suggéré de faire ce petit clin d’œil au poème de Mallarmé en donnant ce titre : Un coup de dés jamais n’abolira la sculpture. La composition du poème et son aspect dû au hasard se reflètent dans la disposition relativement aléatoire (je dis relativement, car il y a quand même une volonté que les sculptures restent bien en interaction les unes avec les autres, qu’elles soient dans cette profondeur et dans une certaine latéralité) de ces éléments, avec lesquels un champ de vibrations est créé.
SL – Une dernière question, ou plutôt une autre façon de voir les choses. Si, naturellement, j’ai pensé à toi pour ce programme des « Correspondances », c’était bien sûr connaissant ton travail et sachant également comment tu es attentif à l’histoire de la sculpture du xxe siècle dans laquelle tu t’inscris, mais aussi à la sculpture qui précède et je sais tout le lien qui t’attache à Carpeaux, puisque, invité à Valenciennes dans le musée Carpeaux, tu y as en quelque sorte déjà réalisé le programme de « Correspondances » du musée d’Orsay. Quelles sont les autres périodes qui t’intéressent ? Et quels artistes, en plus de Carpeaux ?
AK –Dans la sculpture ancienne, je pourrais dire la sculpture étrusque, la sculpture égyptienne, la sculpture shivaïque de l’Inde. Dans la sculpture du xixe siècle, je peux évidemment citer Rude et le Maréchal Ney, chef-d’œuvre auquel je vais toujours dire bonjour quand je me rends à la Closerie à Paris : avec la Fontaine de Carpeaux, c’est un moment fort.
SL – As-tu d’autres modèles, d’autres références, d’autres passions ?
AK – Bien entendu dans un premier temps, quand tu m’as invité à faire un tour dans les collections du musée d’Orsay, j’avais beaucoup pensé à une œuvre qui me bouleverse qui est le Napoléon qui s’éveille à l’immortalité de Rude. Et que je connais très bien à Fixin dans le parc Noisot. Je l’aime beaucoup dans le bronze, je suis toujours très heureux de revoir le plâtre. Rude au XIXe dans le musée et évidemment Carpeaux. Mais, tout à coup, j’ai pensé que c’était tellement exceptionnel pour un sculpteur de pouvoir s’approcher de Steichen et d’être invité – d’avoir ce privilège – à sortir un ensemble de photos du Balzac, que
je me suis dit que c’était à saisir, que ce sera une lecture stimulante, que ça posera de vraies questions, à différents niveaux, sur le rapport, je le répète, de la sculpture et de la photographie, mais aussi du désenchantement et de l’enchantement.
Ce sont des questions au fond essentielles qui nous traversent et nous préoccupent à l’heure actuelle. Cette exposition, ce dialogue auquel tu m’invites, ce n’est pas seulement une valorisation de la collection du musée d’Orsay ou de mon œuvre, mais c’est un questionnement sur des problèmes d’actualité, sur l’actualité esthétique et même politique. Ce qui tire vers le bas m’agresse.