Kirili in Dialogue with

Francis Marmande

French author, musician and journalist

Francis Marmande, Joelle Léandre, Sunny Murray, playing with Alain Kirili, Improvisation, White street studio, 1997

(photo©Ariane Lopez Huici)

LA VIE DU JAZZ

par Francis Marmande

published in Jazz Magazine n°427, 1993

photographies by Ariane Lopez Huici

L'art ensemble

par Francis Marmande

publié dans Le Monde, 2005

LE 18 AVRIL à 19 heures, Joseph Jarman, flûte au bec et saxophone au cou, joue au Théâtre du Palais-Royal (entrée gratuite sur réservation). Jarman vient à l'invitation de Kirili, sculpteur à New York et à Paris. Jarman improvise autour des sculptures. Lesquelles sont installées dans les jardins du Palais-Royal jusqu'au mois de juin. Kirili provoque ces rencontres dont il explique la logique d'un accent très tonique. Kirili voit la musique improvisée, qui a ses règles, sa grammaire, comme une effraction dans le puritanisme ambiant, un coup de pistolet dans l'église, un éclat de rire dans la morosité voulue. C'est le soulèvement joyeux de musiciens africains-américains au XXe siècle. Les sept Totems, les sept bronzes et les fers intitulés Segou s'adressent à leur message.

Segou est la capital des Bambaras au Mali. C'est là que Kirili a travaillé chez un forgeron. Il a déjà improvisé pour ses hôtes du Mali un concert avec Joseph Jarman, Tom Buchner (baryton), plus des musiciens dogons. Le geste de la sculpture et celui du musicien brassent l'air. Ils allègent les poids du monde. Ils sont dans le rythme.

Depuis une quinzaine d'années, Kirili pratique les croisements, le souffle sur le bronze, la percussion à même les pièces (la sculpture sonne), avec des musiciens. Un film de Jean-Paul Fargier (Kirili, prière de toucher) fait état de ces inspirations croisées : on y voit Steve Lacy à Paris (poète soprano, disparu en juin 2004), Cecil Taylor à Brooklyn, Archie Shepp et Sunny Murray aux Tuileries. On y voit aussi l'immense Roy Haynes, le dernier des grands batteurs, le tenant d'un art en voie de disparition, fouetter ses cymbales, claquer ses peaux, leur infliger en riant des caresses animées, dans le tempo exact du geste du sculpteur.

Ces jours d'avril, Roy Haynes est à Paris.

Voir Roy Haynes est une leçon de temps qui vaut toutes les philosophies. Entendre Jarman, une leçon de souffle.

Joseph Jarman est, comme son alter ego Roscoe Mitchell, l'un des survivants de l'Art Ensemble of Chicago. L’Art Ensemble n'est pas un groupe comme les autres. C'est une des navettes spatiales de l'AACM. Fondée en 1965 par Muhal Richard Abrams (compositeur), l'AACM (Association for the Advancement of Creative Music) est la coopérative la plus singulière du XXe siècle. Musiciens des deux sexes, danseuses itou, chanteurs, poètes, éducateurs, garçons coiffeurs, philosophes, se sont unifiés à une époque où l'apartheid n'avait pas disparu ; mais aussi en un temps où l'individualisme exigé par la terreur économique ne faisait pas loi. Bref, l'AACM est une utopie réussie. Les utopies réussies durent-elles ? Moins que les saletés programmées.

Esthétiquement, l'AACM ne répond à aucun des critères homologués pour mieux asphyxier les musiciens afro-américains « rythme dans la peau», « swing dans le gène», enjouement bon enfant, simplicité non-élitiste… Ce sont des musiciens qui composent, des penseurs qui pensent, des désirs qui politisent. Deux d'entre eux, vendredi 8 avril, ont embrasé une soirée du festival Banlieues bleues (Espace 1789, à Saint-Ouen) : Antony Braxton et Fred Anderson.

Au début des années 1970, l'Art Ensemble a tourné les têtes. Ils habitaient près de Paris. Ils étaient cinq : Lester Bowie, impassible Groucho noir en blouse blanche d'apothicaire ; Malachi Favors, contrebassiste de terrain ; Don Moyé, batteur, plus Roscoe Mitchell et  Joseph Jarman. Un chef-d'œuvre avec Brigitte Fontaine (Comme à la radio) en témoigne.

En scène, ils jouent tous des percussions. Trois d'entre eux se peignent le visage. Le plateau est un grenier de rêve où l'on aurait accumulé les saxophones de tous sexes, des tambours du monde entier, un orgue à vapeur et des bizarreries. Leur jeu est féroce, spectaculaire, moqueur. Ils traversent tous les styles, toutes les périodes des grandes musiques noires. Ils sont comédiens de musique, libres comme l’air. En Europe, une centaine de petits combos éclosent à leur image. Eux, ils s’habillent de luxe et de draps africains. Leurs concerts sont des fêtes.

On ne leur fait pas grief de leurs tenues. Fût-elle sans recherche, une tenue de scène n’est jamais neutre. Tous les musiciens (de Duke Ellington à Miles Davis) ont porté le smoking.

On ne le reproche jamais aux comédiens ou aux musiciens blancs. Mais le racisme ne sait jamais où se nicher. En son temps, le Modern Jazz Quartet, un des combos les plus sophistiqués de l'histoire (une horloge de swing et de lyrisme), l'ancêtre policé de l'Art Ensemble, polarisait toutes les agressivités. Un Blanc en smoking, c'est un invité au Festival de Cannes; un Nègre en habit, c'est un loufiat. Vingt ans après leur disparition, un délicat vient de célébrer le MJQ en larbins de luxe. Un halluciné les voit « en queue de pie ». C'était l’autre soir, sur une radio de service public.

L'Art Ensemble a réglé la question du costume. Plus quelques autres. Graffiti, ce matin, au métro Jussieu : « Politise tes inquiétudes : tu inquiéteras les politiques ! »

Kirili a également fait de l'art ensemble

avec Joelle Léandre, William Parker (tous deux contrebassistes), Joe McPhee (souffleur), Billy Bang (violon) ou LeRoy Jenkins. On ne peut vraiment pas parler d'opportunisme….. Ces musiciens sont des musiciens rares. Ils ont en commun d'être évités par les grosses kermesses de l'été. Ils sont au programme des autres festivals. C'est leur signe d'élection.

L’INVITATION FAITE AU JAZZ

par Francis Marmande

published in Jazz Magazine n°477, 1998

photographies by Ariane Lopez Huici

Alain Kirili, Ascension, 2000

Abbaye de Montmajour, Arles, France

Kirili à l'abbaye de Montmajour

par Francis Marmande 

texte publié dans le catalogue un artiste un monument / Kirili à Montmajour

Monum, Editions du patrimoine / Délégation aux arts plastiques CNAP, 2002

Ascension, l'œuvre qu'Alain Kirili a créée pour le chœur de l'abbaye de Montmajour, est constituée de trois sculptures en résine de presque quatre mètres de haut, motif de verticalité et fragmentation qu'on retrouve de manière récurrente dans son travail. Au sujet de cette œuvre et de ses sources d'inspiration, Alain Kirili écrit "Van Gogh. Sa couleur en épaisseur, rythmes saccadés, creusés. 1888, dessin de l'abbaye annonce faite au jazz. (…) Touches de couleurs liturgiques au sommet des trois sculptures. J'écoute Ascension de John Coltrane.”

Illustré de sculptures plus anciennes de l’artiste, accompagné de photographies de John Coltrane ( et de photographies de Steve Lacy, Maria Mitchell, et Thomas Bucker en dialogue avec les oeuvres du sculpteur par Ariane Lopez Huici), le texte de Francis Marmande examine les relations qu'Alain Kirili a toujours entretenues avec le jazz "Kirili carbure à cette musique-là. Passion des croisements, de la polyphonie des signes, du transversal, du vertical sous voûtes vertigineuses.”

Steve Lacy & Rosewell Rud with the sculptures White Fire, 1999 by Alain Kirili

à la Sainte-Chapelle, Paris, 1999

(photo © Ariane Lopez Huici)

JAZZ A LA SAINTE-CHAPELLE

par Francis Marmande

publié dans Le Monde, Juin 1999

Alain Kirili, son idée, ses sculptures. Steve Lacy, son soprano et Roswell Rudd (trombone) dans les vitraux de la Sainte-Chapelle. Grande hauteur sous clefs de voûte. Un écho à faire barrir une horde.

Par les travées, un nombre atypique de blazers, de jupes plissées, de gaillards à oreillettes, car, au premier rang, un premier ministre. Il sait ce que trombone veut dire. Son frère, Mowgli Jospin, en tâtait tous les jeudis de jadis au Riverbop. Pas tellement dans le style de Roswell Rudd, d'ailleurs. Ou alors, un Roswell Rudd première période, celui de Sharon, Connecticut, le soir à la veillée, avec parents et frangines, du country des familles, musique cow-boy mâtinée de cantiques croquignolets.

Questions instruments, le petit Roswell a commencé par l'asthme. Un Diafoirus local le mit à la coulisse. Radical ! Flamboyant dans le genre gothique, rugissant, serein, extravagant, tel est Rudd.

On se dit à chaque pas (Monk, pour l'essentiel) que c'est Steve qui mène la danse. Illusion d'optique : Roswell Rudd, feuille d'enfer en lieux saints, reprend à l'avance tout ce que va jouer Steve. Déambule. Hulule. Grand numéro. Enorme. Deux heures de transe apprivoisée. Et les sculptures de Kirili ? Trois statues de l'île de Pâques tailladées à coups de serpe, comme des mâts où un géant se serait servi. Elles sont le lien, l'incitation, la partition. Elles sauvent la musique de la parade. On se souvient d'une très étrange mémoire de chacune des rencontres que provoque Kirili (Shepp, Sunny, Cecil, William Parker...). Qu'il continue. Ce n'est pas une « formule », c'est l'autre méthode – et pour la sculpture, et pour la musique. Au demeurant, question formule, Steve Lacy et Roswell Rudd, ce n'est pas le rêve... Plutôt la révolution.

Pas vraiment Marsalis et Thibaudet, trompette et orgue, sur des toiles de Buffet, en festival d'été (misère : cette phrase est fichue de leur donner des idées).

Rudd n'a jamais joué à Paris. Steve n'est annoncé dans aucun « festival estival ». Normal. Ils sont aux Lombards la semaine prochaine. Après les derniers sacrements, la tournée des grands ducs.

Roy Haynes and Alain Kirili during a “jam session sculptée”

filmed by Jean Paul Fargier, White Street studio, New York, 1993

(photo©Ariane Lopez Huici)

KIRILI, ROY HAYNES ET FARGIER

JAM SESSION

par Francis Marmande

publié dans Fusées10, 2006

« Sculpter en jam avec Roy Haynes » : l’histoire de ce film bref est simple. 

Résumons : Kirili, un soir au Village Vanguard (New York), scrute Roy Haynes. Preuve en passant que Kirili n’a pas hérité des places situées derrière le gros pilier rouge du Vanguard qui cache la moitié de la scène. 

Roy Haynes, né à Roxburry, Massachusetts, le 13 mars 1926, un des batteurs de Boston (pépinière), fait partie du carré d’as du jazz moderne : Kenny Clarke, Max Roach, Art Blakey, Roy Haynes. (Roy Haynes, qui n’est pas le plus grand, reste secrètement le préféré). Le bonheur des clubs, on y voit la musique. On croit y voir la musique. En club, par une étrange passe magique, les batteurs croient apprendre des batteurs, les bassistes piquent des plans, des doigtés, des positions de mains. De retour à la maison, les uns et les autres ne savent plus changer l’eau en vin, mais cette illusion les tiendra jusqu’à la mort. 

De l’autre côté du pilier, Jean-Paul Fargier. 

Fargier : auteur, cinéma, peinture, vidéo, vie, musique, auteur. À la pause, un pacte est scellé, juré craché : Fargier filmera Kirili avec Roy Haynes, œuvrant de concert. « Rien de moins avouable (une si petite raison à l’origine de la décision !) que la mise en marche d’un écrivain » (Georges Bataille) : l’incitation provoque le geste artiste, comme le torero « cite » de la voix et du poignet le taureau qui s’élance. Incitation : le point mystérieux, évident, saisissable. Ni source, ni influence, encore moins inspiration, l’incitation : excitant suscitant matérialiste, corporel, pratique. Tous, artiste, écrivains, tireurs à l’arc, ils en parlent et ne parlent que de ça. 

Le film de Fargier aurait dû rester à l’état documentaire, au sens restreint que l’on donne à ce terme. Terme qu’on n’arrive décidément pas à remplacer. Documentaire ou témoignage : captation démonstrative. Or ce film constitue en soi un acte non répétable, une performance dansée, une extraordinaire saisie de l’instant, du geste, de la coïncidence objective, du rythme. 

Souplesse de Jean-Paul Fargier, calligraphie dans l’espace, chorégraphie de caméra, force dirigée de Kirili (« modeler est une séance anti-spectaculaire, privée, de très grande concentration »), prodigieuse exactitude de la construction chez Roy Haynes (son sourire), la rencontre éclate en fusion inespérée. 

Son extrême  rareté, son point exquis (lexique de la physiologie), tiennent à la circulation de ce qui appartient en propre : l’incitation.

L’incitation (une si petite raison, si peu avouable) circule. Ce que la musique afro-américaine a libéré, à un degré souvent atteint ailleurs dans l’émotion (mille pratiques musicales en témoignent, sous tous les cieux, toutes les latitudes), jamais dans la science déchaînée d’une parole reconquise (le « jazz »), dans les deux ensemble,  c’est la circulation des inconscients. Il ne suffit pas de s’entendre : il faut aussi se prévoir, anticiper, cadrer et déborder l’autre, jouer avec un, deux ou huit temps d’avance ce que l’autre se prépare à donner sans le savoir. 

La question du non–savoir est au centre. 

Envers des questions de l’ignorance. 

L’acte à trois, décidé une nuit au Village Vanguard, suppose une vie d’apprentissage libérée dans l’instant. Roy Haynes n’avait jamais mis les pieds dans le loft de Kirili. L’un relance l’autre dans le regard de Fargier. La durée du film sans montage colle au temps réel. On sait de ce point de convergence qu’il est précisément le point qui obsède Kirili. Il peut donner lieu à toute sorte de rencontres plus ou moins heureuses. On peut toujours trouver des croisements instructifs, des hasards heureux, une cymbale qui tombe à pic. Il n’arrive jamais ce qui arrive ici, ce qui est arrivé demain : le triple acte résolu, en une vingtaine de minutes, dans un imprévisible espoir, l’acte répond en tous points à un chef d’œuvre, tant au sens artisanal qu’au sens installé, chef d’œuvre inconnaissable qu’auraient savamment préparé des générations de sculpteurs, tous les acteurs de la musique noire, et l’histoire du cinéma dans son entier. 

D’autres pratiques rituelles, esthétiques ou insituables (liées le plus souvent au sens et au non–sens) touchent à cette irruption de la chance : la calligraphie chinoise, l’étreinte amoureuse, le tir à l’arc, la jaculation mystique, l’art de la conversation, la pêche à la mouche.

La jam session, création collective sans leader, sans programme ni partitions, sans hiérachie, fruit souvent d’une première rencontre, poème perdu ou dilapidation sans reste, est un des apports les plus cruciaux du jazz. Il lui arrive d’atteindre des sommets dont on ne supposait pas l’existence possible. « Mais » la jam session reste entre musiciens. Ce qui ne la rend pas plus accessible : les codes, pourtant, l’instrument, les rôles se chargent de délimiter le territoire commun, de limiter la casse.

La « jam session sculptée avec Roy Haynes » croise, coupe, traverse des matières, des arts, des instruments, des pratiques hétérogènes. Cette exception la rend trois fois plus forte. 

Alain Kirili, Roy Haynes:

Jam  Session

Documentary 12' , 1993 by Jean-Paul Fargier
Co-prod. DAP - Délégations aux Arts Plastiques