Kirili in Dialogue with

Steve Lacy

American jazz saxophonist and composer

Steve Lacy, with King by Alain Kirili

Thread Waxing Space, New York, 1992

(Photo © Ariane Lopez Huici )

“ Steve Lacy, saxo soprano, c'est une ligne droite dans l'espace qu'il modèle comme une sculpture d'Alberto Giacometti. Ces deux artistes donnent souvent l'impression de créer par soustraction tant ils dégagent de leur matière toutes les scories. Ils cisèlent et arrivent à l'essentiel par une exigence apparemment austère : de très loin vient la lévitation du son et de la terre.”

Alain Kirili

excerpt from Sculpture et Jazz , autoportrait, éditions STOCK, 1996

Alain Kirili & Steve Lacy, Thread Waxing Space, New York, 1992 (photo © Ariane Lopez Huici)

Alain Kirili modeling, Steve Lacy playing clarinett, White Street studio, New York, 1995 (video © JP Fargier)

“Les visites des musiciens me passionnent. Steve Lacy joue dans l'atelier de White Street, Ariane Lopez-Huici saisit par ses photos cet instant intense de collaboration. Cette catalyse étonnante est rendue possible par notre très grande affinité et amitié. Steve Lacy vibre, transmet de l'intelligence, de la concentration, de la tenue en toute complicité avec mon acte créatif de parfait criminel. Effraction.”

Alain Kirili

extrait de L’atelier est un concert, publié dans Sculpture et Jazz , autoportrait, éditions STOCK, 1996

“ Depuis quelque temps, je travaille avec Alain Kirili. Dans son atelier, il sculpte tandis que je joue, ou alors je joue dans ses vernissages, comme à New-York récemment, devant ses pièces. Je me promène dans la sculpture. C'est comme une chorégraphie personnelle. Du coup - on appelle cela un "baptism" - cela crée des effets de sens, les gens regardent l'oeuvre d'un oeil différent. Ils écoutent la musique autrement.”

Steve Lacy

excerpt from  In Concert  published in Art America, december 1996

Steve Lacy & Rosewell Rud with the sculptures White Fire, 1999 by Alain Kirili

à la Sainte-Chapelle, Paris, 1999

(photo © Ariane Lopez Huici)

JAZZ A LA SAINTE-CHAPELLE

par Francis Marmande

publié dans Le Monde, Juin 1999

Alain Kirili, son idée, ses sculptures. Steve Lacy, son soprano et Roswell Rudd (trombone) dans les vitraux de la Sainte-Chapelle. Grande hauteur sous clefs de voûte. Un écho à faire barrir une horde.

Par les travées, un nombre atypique de blazers, de jupes plissées, de gaillards à oreillettes, car, au premier rang, un premier ministre. Il sait ce que trombone veut dire. Son frère, Mowgli Jospin, en tâtait tous les jeudis de jadis au Riverbop. Pas tellement dans le style de Roswell Rudd, d'ailleurs. Ou alors, un Roswell Rudd première période, celui de Sharon, Connecticut, le soir à la veillée, avec parents et frangines, du country des familles, musique cow-boy mâtinée de cantiques croquignolets.

Questions instruments, le petit Roswell a commencé par l'asthme. Un Diafoirus local le mit à la coulisse. Radical ! Flamboyant dans le genre gothique, rugissant, serein, extravagant, tel est Rudd.

On se dit à chaque pas (Monk, pour l'essentiel) que c'est Steve qui mène la danse. Illusion d'optique : Roswell Rudd, feuille d'enfer en lieux saints, reprend à l'avance tout ce que va jouer Steve. Déambule. Hulule. Grand numéro. Enorme. Deux heures de transe apprivoisée. Et les sculptures de Kirili ? Trois statues de l'île de Pâques tailladées à coups de serpe, comme des mâts où un géant se serait servi. Elles sont le lien, l'incitation, la partition. Elles sauvent la musique de la parade. On se souvient d'une très étrange mémoire de chacune des rencontres que provoque Kirili (Shepp, Sunny, Cecil, William Parker...). Qu'il continue. Ce n'est pas une « formule », c'est l'autre méthode – et pour la sculpture, et pour la musique. Au demeurant, question formule, Steve Lacy et Roswell Rudd, ce n'est pas le rêve... Plutôt la révolution.

Pas vraiment Marsalis et Thibaudet, trompette et orgue, sur des toiles de Buffet, en festival d'été (misère : cette phrase est fichue de leur donner des idées).

Rudd n'a jamais joué à Paris. Steve n'est annoncé dans aucun « festival estival ». Normal. Ils sont aux Lombards la semaine prochaine. Après les derniers sacrements, la tournée des grands ducs.

“ Le son de la sculpture

Dans le plus profond de mes secrets, se trouve sûrement la clarinette de Sydney Bechet qui est venu chez mes parents un soir pour diner. Il a joué dans la cuisine et c' est mon premier souvenir d'allègement, d'allégresse, d'émotion esthétique. 

C'est le premier que je puisse formuler et le son continue de guider et d'unifier mon rythme créatif. Je m'étonne d'être capable d’avoir fait appel à des artistes aussi différents que Steve Lacy, David S Ware, Alvin Lucier, et Somie Satoh. Chacun correspond à la richesse de l'existence.

La sensualité méditative de Somie Satoh fait écho à cet aspect de mes sculptures, et le rythme paroxistique de David S. Ware se lit dans nombre de mes modelés. Rien n’est éclectique mais mon instinct pour la variété et le renouvellement est la vérité qui conduit toutes ces interactions qui révèlent ces enjeux plutôt que d'être une simple convocation à un spectacle. En fait toute ma vie est dans cette lutte contre le spectacle et la distraction. Le divertissement étant une part entière de l'intelligence créative que j'assume avec bonheur. Si je n’écarte pas la douleur dans la création, elle vient ultimement pour enforcer l'approfondissement de la beauté et du plaisir créatif. Mais je ne m'imagine pas dans une activité ludique, ou rêveuse de l'art. Je me rends compte d'être toujours dans une « attaque directe » physiquement et spirituellement. Des jours passent, des semaines aussi dans la préparation de cette charge émotive et incontournable qu'il faudra à un moment donné admettre dans une nécessité créative incontournable : l'urgence de l’art. ”

Alain Kirili

excerpt from his 2004 note Pourquoi devient-on sculpteur ? (unpublished

Steve Lacy, Alain Kirili & Cecil Taylor, New York, 1992

(photo © Ariane Lopez Huici)

“A longtime jazz fan whose childhood memories include hearing the great clarinetist Sidney Bechet playing in his parents' kitchen.

Kirili first became involved with jazz as a sculptor in 1992 when he began a series of exchanges with the American saxophonist Steve Lacy.

(Before moving to Paris in 1970, Lacy had played with Thelonius Monk, Ornette Coleman and Cecil Taylor; he also has a long-standing interest in trans-medium collaborations, having frequently worked with Swiss singer Irene Aebei in creating musical settings for texts by Samuel Beckett, William Burroughs and Robert Creeley.) When Lacy and Kirili met in a Parisian jazz club, Kirili, gratified to learn that the musician knew his work, invited Lacy to perform at an upcoming vernissage. In June 1992, at the opening of an exhibition of Kirili's sculptures at the Daniel Templon Gallery in Paris, Lacy walked among the sculptures while playing his soprano saxophone (a straight, clarinet like instrument which is rarely favored by jazz musicians).

Seeking to translate the works' physical presence into melodic lines, he also elicited their unexpected acoustic properties by placing the mouth of his horn inside the volumes of the metal sculptures and letting the tones reverberate. Both artist and musician were excited by this unorthodox concert for saxophone and sculptures, and have since repeated the event in New York and elsewhere.”

Raphael Rubinstein

excerpt from  In Concert  published in Art America, december 1996

Alain Kirili installling Commandement (1991) in his White Street studio, New York, 1992 (video © JP Fargier)

Steve Lacy, with Commandement by Alain Kirili at the Daniel Templon Gallery in Paris, 1999 (photo © Ariane Lopez Huici)

Témoignages

Entretien entre Alain Kirili et Steve Lacy

enregistré le 31 décembre 1994 à Paris

publié dans Alain Kirili / Sculpture et Jazz- Autoportrait, editions Stock, Paris, 1996

Alain Kirili & Steve Lacy , in Paris, 1992

(photo © Ariane Lopez Huici)

Une amitié : Steve Lacy

les profondeurs de Monk

by Alain Kirili, 1996

published in Alain Kirili, Sculpture et Jazz - Autoportrait, éditions Stock, 1996

Five Facings , 1996

Steve Lacy, Marilyn Crispell, Misha Mengelberg, Ulrich Gumpert, Fred Van Hove, Vladimir Miller

featuring on the art cover the sculpture Black Sound , 1995 from Alain Kirili

La concordance des arts

contre le mépris du corps

par Alain Kirili, 1997

published in the catalogue Alain Kirili – Sculptures, exposition à l’espaces Regards, Fête de l’Humanité, septembre 1997

Au XXeme siècle, la lutte menée par certains contre la statuaire m'a imposé cette question : qui a peur de la verticalité? L'origine latine de « statuaire» est stare (tenir debout), ce qui a aussi le sens d'érection, une dimension symbolique de la sexualité. Le formalisme de ce siècle dans sa pruderie évacue ce rapport de la sexualité dans la création. Je dirais que, par nécessité de survie, je décidais, dès ma première sculpture en 1972, de monter la verticalité dans un rythme tactile, avec fougue, avec un profond désir de la« ronde-bosse », de pouvoir toucher, regarder et tourner autour. Dans mon oeuvre, la naissance du monolithe, modelé ou en attaque directe (forge, martelage), célèbre la création d'un corps vivant sans référence anthropomorphique ni architectonique. Avant cette date, il existe peu d'exemples de modelés abstraits. Le travail est donc pionnier, les règles ne m'étant apparues qu'après de nombreuses années de pratique. Par exemple j'ai toujours écarté les effets scatologiques d'une terre trop humide et je préfère un modelé qui s'allège en laissant l'argile se sécher: je peux élever la terre, la faire léviter, je ne risque plus aucun affaissement mou, liquide ou informe. Tout se joue à très peu de chose dans le temps de séchage mais la décision d'exécution et quelques rares corrections sont essentielles: il m'arrive, le lendemain d'une séance, de relever quelques formes qui se seraient affaissées. Mes terres cuites sont des ivresses, elles dansent et lévitent sur les rythmes parfois d'un musicien aussi grand que Steve Lacy. Son saxophone soprano a en effet les accents que je recherche, aigus et verticaux; ronds et chaleureux. Ses improvisations rejoignent les miennes dans ses contrastes parfois abrupts. Chez Steve Lacy, je retrouve une émotion qui dialogue avec une analyse très vigilante du corpus de la matière, musicale pour lui, statuaire pour moi. Nous avons souvent collaboré car ses solos signalent, traduisent des qualités difficilement verbalisables de mon oeuvre. Dans l'univers musical, Steve Lacy est un des rares à se passionner pour la « concordance des Arts ». Contre une musique savante d'aujourd'hui souvent trop formelle et minimale, j'ai retrouvé dans le jazz des enjeux essentiels que cette musique et mon oeuvre partagent: une lutte absolue contre toutes les formes éternellement renouvelées du puritanisme. L'art moderne libère la pulsion, cette part d'inconscient à l'origine du geste créatif, et un univers de rythmes pour confronter la suprématie du concept qui tente de remplacer le bonheur de l'exécution et le plaisir de la main au travail.

Vive l'impudique vérité du Balzac de Rodin! Il la considérait comme la somme de son oeuvre et je l'estime inaugurale du XXème siècle. Le scandale de cette oeuvre, en son temps, reste dans ma quête une inspiration fondatrice. Aujourd'hui encore elle est censurée par son emplacement caché au carrefour Vavin. C'est pour moi une blessure.

Enfin, une sculpture du geste lutte contre les aspects différés de l'émotion et des sensations des technologies virtuelles. Je tente de favoriser l'épanouissement des désirs profonds de l'oeil et de la main, contre l'idéologie dangereuse de l'oubli du corps. Au-delà de mon atelier, j'ai un engagement culturel vis à vis de la cité en souhaitant l'installation de la sculpture du XXème siècle aux Tuileries pour le plaisir et l'éducation de ses six millions de visiteurs avec une section «Prière de toucher». Cela sera l'engagement politique de notre société pour l'art moderne à un moment où de nouveaux discours nauséabonds tentent d'ébranler son immense contribution.

La sculpture est un corps à corps: mes modelés, mes fers martelés et mes aluminiums explosés révèlent, je l'espère, dans toute son amplitude le jeu des qualités masculines et féminines qui participent à notre dignité.

Ascension

Abbaye de Montmajour

Film made by Henri Louis Poirier, 2002

Produced by Bertrand Abadie / PY FILMS / Centre des Monuments Nationaux

Invited to participate to « L’art Contemporain dans les Monuments français », the French sculptor Alain Kirili creates, installs and comments on  « Ascension », at the Montmajour Abbey, Arles, France. For the inauguration of the sculpture, the great American saxophonist Steve Lacy improvises with his clarinett and dialogues musically with Ascension.