Kirili in Dialogue with

Joseph Jarman

American jazz musician, composer, poet

“ Je garde un formidable souvenir de notre voyage au Mali en 2001.

J’étais impressionné par les coiffes des chasseurs en pays Dogon. J’ai ramené deux sculptures. Quand je suis revenu j’ai acheté plusieurs livres sur les Dogons. Je n’oublierai jamais que tu as été à l’origine de ce voyage.

J’ai enregistré le concert avec les Dogons au Centre Culturel Français de Bamako. Ça a confirmé mon sentiment que la musique est universelle et qu’elle n’est pas limitée à une tradition comme ça l’est souvent. Si je vais en Europe, je dois penser en terme de style européen. En Asie, de style asiatique. Avec les Dogons, il n’y a pas de limitation. Le contact était immédiat. Peu importent les instruments, ce sont les mouvements et les sons qui comptent. Dans cette musique, se mêlent le présent, le passé, le futur. 

Parmi toutes nos collaborations, celle du concert au Théâtre du Palais-Royal, à Paris en 2005, reste particulièrement présent pour moi. Je garde toujours sous mes yeux, la brochure de l’installation de tes sculptures dans les jardins du  Palais-Royal, c’est une experience unique. Évidemment il y avait eu auparavent le très beau concert au Musée de Grenoble , en 1999, avec le baryton Thomas Buckner et la danseuse Maria Mitchell. À Paris, j’ai retrouvé ce sentiment universel vécu en pays Dogon. Nous nous sommes réunis Thomas Buckner, Jérôme Bourdellon et Dalila Khatir, et nous avons exprimé ce que les sculptures nous disaient. Parce que la sculpture nous parlait à tous. Elle nous disait ce que nous pouvions faire : par exemple, le balancement des éléments métalliques de tes sculptures a généré des mouvements physiques et sonores, des balancements chez moi et tous les autres musiciens. Sans les sculptures nous aurions eu moins de mobilité, on se serait placés à un endroit, c’est tout. Mais avec les sculptures nous tournions autour, c’est toujours ce qui arrive dans tous nos projets communs. Elles nous disent ce qu’il faut jouer, où aller, et quand il faut être silencieux.

Tes sculptures ne sont pas des objets : elles sont vivantes !”

Joseph Jarman

Extraits du dossier Alain Kirili - sculptures, jazz et improvisations , publié dans la revue Fusées, n°10, éd. Carte Blanche, 2006

Tom Buckner, Joseph Jarman and Maria Mitchell

with Alain Kirili, Commandement, New York, 1998

Leroy Jenkins, Tom Buckner, Joseph Jarman

with Alain Kirili, Plastiras, New York, 2004

A CONVERSATION WITH ROBERT T. BUCK

PUBLISHED AT THE OCCASION OF THE EXHIBITION AT MALBOROUGH CHELSEA, 2000

Robert T Buck : Alain, could you elaborate more on your aesthetic position of cooperative interaction? What do you mean?

Alain Kirili: Bob, you have been quite often to my studio to listen to musicians play in dialogue with my sculptures.

I did not do a performance, neither a concert. But an act of communion:

the relation between Morton Feldman and Mark Rothko is a good example. But most of all, the animated side of society in Africa and in particular that in Mali teaches me how music, dance, story telling, poetry, mask making, and sculpture are never separated out as in our Western world. In fact, a blacksmith is also a carver of masks, a musician is also a sculptor, a dancer is a tailor, etc. The interaction of activities is not a performance but a deep way of life with spiritual union, a cosmogony – Dogon did meet North American tribes in a sense because they share the same problems. As I do my sculpture, my close relationships to some artists, musicians, dancers, etc. should be understood in a spiritual perspective. The way the American baritone, Thomas Buckner, uses his body to relate to his own personal sound and the freedom of movement he employs has an evocation to me of the animist ceremony. I have the same feeling with the accomplished Afro-American saxophonist, Joseph Jarman, when he crawls on his back on the floor playing his instruments between the element of my sculpture, Commandment, which was performed March 1999 at the Musée de Grenoble, France during my exhibition there.

To me it is the ultimate union of sound, rhythm and form.

In Mali, all of that is very alive today. It is a scandal that collectors in the West could spend millions of dollars on tribal art and still not consider acquiring the great contemporary artists of Mali. There is no exposure besides a few shows which happen occasionally in major galleries in New York. I continue to learn and I am always more stimulated by Africa. I always want to return and continue this direct dialogue with the Malians.

Sculpture & Jazz dialogue

at the Musée de Grenoble, 1999

with baritone Thomas Buckner, saxophonist Joseph Jarman,

dancer Maria Mitchell & sculptor Alain Kirili

excerpt from the film Prière de Toucher by Jean Paul Fargier, 2002

Joseph Jarman in the exhibition of Alain Kirili at the Musée of Grenoble, 1999 (photos ©Serge Lemoine)

Autour des Commandements d’Alain Kirili

Music Album published in the Catalogue made by the Musée de Grenoble, 1999

with the participation of Joseph Jarman, William Parker, Daniel Carter,

Leena Conquest, Roy Campbell Jr, Sabir Mateen, Thomas Buckner

Music Album Autour des Commandements d’Alain Kirili

published in the Catalogue made by the Musée de Grenoble, 1999

with the participation of Joseph Jarman, William Parker, Daniel Carter, Leena Conquest, Roy Campbell Jr, Sabir Mateen, Thomas Buckner

Sculpture & jazz dialogue at the

Théâtre du Palais Royal, 2005

In the context of his deep involvement with contemporary music and jazz, Kirili develops «sculpture and jazz» dialogues. On April 18, 2005, the Théâtre du Palais-Royal presents an ensemble of the sculptures with the music of Joseph Jarman, Thomas Buckner, Jérôme Bourdellon, and Dalila Khatir.

Tom Buckner, Dalila Khatir, Jérôme Bourdellon et Joseph Jarman

with Alain Kirili’ sculptures Lévitation & Segou at the Théâtre du Palais Royal, 2005

(photo©Ariane Lopez-Huici )

Jérôme Bourdellon, Joseph Jarman, Dalila Khatir and Tom Buckner

excerpts from the film Concert au Théâtre du Palais Royal, 2005 by Chrystel Egal

L'art ensemble

par Francis Marmande

publié dans Le monde, 2005

LE 18 AVRIL à 19 heures, Joseph Jarman, flûte au bec et saxophone au cou, joue au Théâtre du Palais-Royal (entrée gratuite sur réservation). Jarman vient à l'invitation de Kirili, sculpteur à New York et à Paris. Jarman improvise autour des sculptures. Lesquelles sont installées dans les jardins du Palais-Royal jusqu'au mois de juin. Kirili provoque ces rencontres dont il explique la logique d'un accent très tonique. Kirili voit la musique improvisée, qui a ses règles, sa grammaire, comme une effraction dans le puritanisme ambiant, un coup de pistolet dans l'église, un éclat de rire dans la morosité voulue. C'est le soulèvement joyeux de musiciens africains-américains au XXe siècle. Les sept Totems, les sept bronzes et les fers intitulés Segou s'adressent à leur message.

Segou est la capital des Bambaras au Mali. C'est là que Kirili a travaillé chez un forgeron. Il a déjà improvisé pour ses hôtes du Mali un concert avec Joseph Jarman, Tom Buchner (baryton), plus des musiciens dogons. Le geste de la sculpture et celui du musicien brassent l'air. Ils allègent les poids du monde. Ils sont dans le rythme.

Depuis une quinzaine d'années, Kirili pratique les croisements, le souffle sur le bronze, la percussion à même les pièces (la sculpture sonne), avec des musiciens. Un film de Jean-Paul Fargier (Kirili, prière de toucher) fait état de ces inspirations croisées : on y voit Steve Lacy à Paris (poète soprano, disparu en juin 2004), Cecil Taylor à Brooklyn, Archie Shepp et Sunny Murray aux Tuileries. On y voit aussi l'immense Roy Haynes, le dernier des grands batteurs, le tenant d'un art en voie de disparition, fouetter ses cymbales, claquer ses peaux, leur infliger en riant des caresses animées, dans le tempo exact du geste du sculpteur.

Ces jours d'avril, Roy Haynes est à Paris.

Voir Roy Haynes est une leçon de temps qui vaut toutes les philosophies. Entendre Jarman, une leçon de souffle.

Joseph Jarman est, comme son alter ego Roscoe Mitchell, l'un des survivants de l'Art Ensemble of Chicago. L’Art Ensemble n'est pas un groupe comme les autres. C'est une des navettes spatiales de l'AACM. Fondée en 1965 par Muhal Richard Abrams (compositeur), l'AACM (Association for the Advancement of Creative Music) est la coopérative la plus singulière du XXe siècle. Musiciens des deux sexes, danseuses itou, chanteurs, poètes, éducateurs, garçons coiffeurs, philosophes, se sont unifiés à une époque où l'apartheid n'avait pas disparu ; mais aussi en un temps où l'individualisme exigé par la terreur économique ne faisait pas loi. Bref, l'AACM est une utopie réussie. Les utopies réussies durent-elles ? Moins que les saletés programmées.

Esthétiquement, l'AACM ne répond à aucun des critères homologués pour mieux asphyxier les musiciens afro-américains « rythme dans la peau», « swing dans le gène», enjouement bon enfant, simplicité non-élitiste… Ce sont des musiciens qui composent, des penseurs qui pensent, des désirs qui politisent. Deux d'entre eux, vendredi 8 avril, ont embrasé une soirée du festival Banlieues bleues (Espace 1789, à Saint-Ouen) : Antony Braxton et Fred Anderson.

Au début des années 1970, l'Art Ensemble a tourné les têtes. Ils habitaient près de Paris. Ils étaient cinq : Lester Bowie, impassible Groucho noir en blouse blanche d'apothicaire ; Malachi Favors, contrebassiste de terrain ; Don Moyé, batteur, plus Roscoe Mitchell et  Joseph Jarman. Un chef-d'œuvre avec Brigitte Fontaine (Comme à la radio) en témoigne.

En scène, ils jouent tous des percussions. Trois d'entre eux se peignent le visage. Le plateau est un grenier de rêve où l'on aurait accumulé les saxophones de tous sexes, des tambours du monde entier, un orgue à vapeur et des bizarreries. Leur jeu est féroce, spectaculaire, moqueur. Ils traversent tous les styles, toutes les périodes des grandes musiques noires. Ils sont comédiens de musique, libres comme l’air. En Europe, une centaine de petits combos éclosent à leur image. Eux, ils s’habillent de luxe et de draps africains. Leurs concerts sont des fêtes.

On ne leur fait pas grief de leurs tenues. Fût-elle sans recherche, une tenue de scène n’est jamais neutre. Tous les musiciens (de Duke Ellington à Miles Davis) ont porté le smoking.

On ne le reproche jamais aux comédiens ou aux musiciens blancs. Mais le racisme ne sait jamais où se nicher. En son temps, le Modern Jazz Quartet, un des combos les plus sophistiqués de l'histoire (une horloge de swing et de lyrisme), l'ancêtre policé de l'Art Ensemble, polarisait toutes les agressivités. Un Blanc en smoking, c'est un invité au Festival de Cannes; un Nègre en habit, c'est un loufiat. Vingt ans après leur disparition, un délicat vient de célébrer le MJQ en larbins de luxe. Un halluciné les voit « en queue de pie ». C'était l’autre soir, sur une radio de service public.

L'Art Ensemble a réglé la question du costume. Plus quelques autres. Graffiti, ce matin, au métro Jussieu : « Politise tes inquiétudes : tu inquiéteras les politiques !»

Kirili a également fait de l'art ensemble

avec Joelle Léandre, William Parker (tous deux contrebassistes), Joe McPhee (souffleur), Billy Bang (violon) ou LeRoy Jenkins. On ne peut vraiment pas parler d'opportunisme….. Ces musiciens sont des musiciens rares. Ils ont en commun d'être évités par les grosses kermesses de l'été. Ils sont au programme des autres festivals. C'est leur signe d'élection.