Kirili in Dialogue with

Hans Hartung

German-French painter

Ma rencontre avec

Hans Hartung, si vivant 

par Alain Kirili

publié dans Art Absolument, numéro spécial Alain Kirili,

dans le cadre du dialogue Kirili/Hartung à la fondation Hartung Bergman

et au Musée Picasso, Antibes, du 14 octobre 2012 au 6 Janvier 2013.

exposition dialogue Kirili-Hartung au Musée Picasso, Antibes, 2012

Antibes. Le château Picasso, lieu magique de mon adolescence : ce musée accomplit ce qui sera ma profession de foi d’artiste à travers l’histoire du château : ses origines grecques si fondamentales pour moi entre les traces archéologiques apolliniennes et dionysiaques. Et les sculptures de Picasso en ciment, bustes de femmes : de véritables bombes sexuelles. Aujourd’hui Jean-Louis Andral, le conservateur actuel, a ressenti, après avoir vu les œuvres que j’ai créées à la Fondation Hartung Bergman, l’envie de les accueillir au musée Picasso en dialogue avec les dernières œuvres magistrales de Hans Hartung. Un rêve d’adolescence s’accomplit, c’est très simple et cela arrive parfois.

Le fer est l’équivalent du crayon et le caoutchouc est l’équivalent du fusain, du crayon gras. Le fil de fer garde sa forme alors que le caoutchouc épouse les points d’appui du métal et le sens de gravité. L’œuvre est fragile, elle joue avec l’éphémère, avec le souffle, avec le son de la voix, ses volutes, ses ondulations. Le geste est pour moi essentiel. Je l’exprime par du fusain ou du métal sans différence puisqu’il s’agit fondamentalement de rapidité d’exécution et de calligraphie, de dépense en pure perte.

Hans Hartung dans son atelier.

Alain Kirili en atelier résidence

à la fondation Hartung-Bergman à Antibes, 2012

Hans Hartung a immédiatement compris en voyant Gonzalez travailler dans son petit atelier de forgeron que la forge est un art de l’immédiateté, le fer n’est rouge incandescent que quelques secondes. Le martelage doit être extrêmement rapide. Cette radicalité de la découverte, m’a obligé d’accepter un néologisme en parlant de la beauté «filiforme », du dessin dans l’espace : c’est la nouvelle conception de la sculpture en fer inaugurée par Gonzalez. Hartung s’est malheureusement détourné de la sculpture alors qu’il avait fait la preuve de sa capacité à créer une sculpture verticale tout en transparence, dans la beauté d’une observation à 360 degrés et entièrement abstraite. Cette œuvre unique est en soi une immense innovation. Le métal est parfois froissé, plié, sans intention figurative, pour seulement exprimer la liberté du geste gratuit. Une sculpture libre. Hartung est sculpteur, bien que cette œuvre fut en grande partie exécutée par Julio Gonzalez.

La liberté du geste dans cette sculpture, nous la retrouvons amplifiée dans les dernières années de son existence lorsqu’il travaille avec ces pistolets compresseurs de peinture (à l’origine ce sont des sulfateuses). Un film le montre au travail et révèle bien la jubilation et l’allégresse créative qui permettent à Hartung de surmonter ses handicaps et même de s’en servir de façon exceptionnelle. Ce film confirme bien le défi de la création qui se sert du handicap pour mieux le transgresser. C’est un secret d’artiste rarement révélé. Ce genre de témoignage est en général oral.

En découvrant au Musée de la ville de Paris le magnifique ensemble des œuvres ultimes d’Hartung et son exposition à la galerie Cheim and Read à New York, j’ai ressenti une immense attirance pour cette audace retrouvée dans cette dernière étape de son existence. Il surmonte un accident cérébral et tout à coup il renouvelle entièrement son vocabulaire qui s’était souvent affirmé par un développement reconnaissable, identifiable et répétitif. Soudainement, il crée dans les expériences limites de l’être humain. Il retrouve la vitesse en direct sans parodies, sans imitations, sans obsessions de reproduction. La création est « fa presto », le risque de l’instant règne de nouveau. Je partage cette éthique.

Dans notre dialogue la spontanéité est dessinée, peinte, sculptée, elle est sans repentir. Directe.

Dans la force de l’instant. Un geste de l’inconscient.

Alain Kirili, Aria X, à Antibes, 2012

Alain Kirili, Aria II, à Antibes, 2012

Kirili – Hartung :

le “bonheur de vivre”

par Sabrina Dubbeld

publié dans Art Absolument, numéro spécial Alain Kirili,

dans le cadre du dialogue Kirili/Hartung à la fondation Hartung Bergman

et au Musée Picasso, Antibes, du 14 octobre 2012 au 6 Janvier 2013.

Alain Kirili dans le jardin de la Fondation Hartung Bergman avec l’œuvre Aria XIX à Antibes. 2012.

Une rencontre « sensationnelle »

           Kirili a été profondément touché par la production ultime du peintre Hartung lorsqu’il l’a découverte en 2009 dans le cadre de l’exposition Deadline puis lorsqu’il l’a revue à New York un an plus tard : « J’ai ressenti une immense attirance pour cette audace retrouvée dans cette dernière étape de son existence. » Ce qui le séduit plus particulièrement, c’est que l’allégresse et la joie sont alors les seuls guides de l’artiste alors même que ses capacités physiques sont extrêmement réduites à la suite d’un accident vasculaire cérébrale en décembre 1986.

Dès son retour dans l’atelier en mars 1987, Hartung va s’attaquer, avec frénésie, à des tableaux de très grandes dimensions, lui qui était jusqu’alors bien plus familier des feuilles de dessin ou des toiles de tailles moyennes. Jamais il n’aura été si fécond. Ainsi, l’année de son décès, en 1989, il ne crée pas moins de 360 œuvres. Cette « nécessité de faire » lui fait dépasser ses propres limites. La technique qu’il va mettre au point pour y parvenir, véritable « machine à peindre», libère complètement son geste. Il s’agit d’une remise en question profonde de tout ce que l’on croyait savoir de l’œuvre. « Rien ne compte que le lendemain », « Il y a toujours autre chose à exprimer et on a toujours envie d’aller plus loin», confie le peintre en 1988. Selon Kirili : « Hartung brise – à ce moment précis – un style parfait [...]. Il se lance dans une nouvelle aventure : retour de l’émotion. » En réalité, sa « machine à créer » s’appuie sur un processus technique et humain tout à fait inédit. Deux assistants, Bernard Derderian et Jean-Luc Uro, lui préparent préalablement la surface à peindre sur la toile. Le créateur se tient ensuite face à l’ensemble dans son fauteuil roulant et projette sa peinture en utilisant une sulfateuse. Grâce à cet outil, il lui suffit d’exécuter de tous petits mouvements pour réaliser de très grands formats. Hartung ne vit désormais plus que pour peindre : « Le plaisir de vivre se confond en moi avec le plaisir de peindre. » Cette célébration de la vie marque tout particulièrement Kirili car il a lui-même toujours défendu l’importance du bonheur et de l’espoir dans la création artistique. Le sculpteur se bat contre la mélancolie ambiante et la morosité: « Il faut reconnaître que ce rapport au bonheur chez un artiste est mal perçu à notre époque. Il y est censuré et marginalisé: la tristesse [...] la négativité sont à la mode. » Les créateurs devraient donc, à l’image d’Hartung, retrouver une certaine « jeunesse », une expression qu’emploient les deux artistes à plusieurs reprises : « C’est une force, une nouvelle jeunesse qui me sont accordées » (Hartung, 1988), « Cette période donne une nouvelle jeunesse à Hartung. » [...] Picasso disait : « Il faut de nombreuses années pour devenir jeune » (Kirili, 2012). Cette pensée fait écho aux écrits quasi-prophétiques d’Hartung. En effet, dans son Autoportrait, il dresse une liste d’artistes qui n’ont donné « le meilleur d’eux-mêmes » qu’à la fin de leur vie car, pour lui, « chaque époque est liée à des hommes et les hommes, comme les fruits, doivent mûrir », ajoutant qu’« à tous ces hommes-là, il fallait donc une longue et laborieuse vie pour enfin donner le maximum ». Hartung incarnerait parfaitement cette idée : c’est la lente maturation de l’expérience, qui, paradoxalement, lui a permis de développer une telle rapidité d’exécution. C’est ainsi que dans les trois dernières années de sa vie, il lui arrivait souvent de créer six toiles par jour. Sa seule limite au nombre d’œuvres conçues était en fait d’ordre matériel : il était impossible de couvrir davantage de surface de toile que l’espace au sol ne le permettait dans l’atelier. En effet, chacun des travaux devait sécher correctement afin que la peinture ne coule pas. « Pour un peintre, la fertilité dans la quantité me paraît aussi importante que la qualité » dit-il en 1988. Pour Kirili, la production d’Hartung rejoint alors ses propres préoccupations : le travail du peintre est « fa presto, le risque de l’instant règne de nouveau ». Le sculpteur ne peut qu’être touché par ce mode de création car il a toujours attaché une grande importance à la célérité d’exécution : « Mes œuvres, quels que soient les matériaux, se font vite, avec intensité et sans correction. » Et, de fait, depuis ses premières créations en terre cuite qu’il modèle hâtivement lorsque la terre est encore humide, aux réalisations récentes en fils de fer assemblés rapidement, en passant par la taille directe du métal forgé encore incandescent, toutes ses sculptures sont créées « sur l’instant », spontanément et sans rectification. C’est qu’à ses yeux, la vérité est irréversible.

        À partir de 1960, Hartung aussi se met à attaquer la toile directement sans jamais aucun dessin préparatoire ni repentir ; il rapporte : « J’aime que le geste soit définitif et je reviens rarement dessus, sauf s’il est raté. C’est cette improvisation sur la toile, cette spontanéité qui donne le rythme, l’intensité. » Selon Kirili, cette ivresse dans laquelle l’artiste crée et la rapidité de conception permettent de libérer les pulsions inconscientes. Elles sont très liées au corps sexué de l’artiste. Dans un état d’ivresse, le geste créateur est authentique, ce qui assure la pérennité de l’œuvre. Le rapport entre le corps et la sexualité apparaît donc comme primordial. Il est d’autant plus manifeste dans les œuvres ultimes d’Hartung qu’elles sont couvertes de jaillissement. C’est pourquoi Kirili y voit un lien avec les dessins érotiques de Rodin. Par ailleurs, les œuvres et les préoccupations des deux hommes se rejoignent au travers d’une poétique de l’émotion prononcée. Kirili dit d’ailleurs qu’il « grave la matière par l’émotion». Hartung, quant à lui, affirmait qu’il avait souhaité, dès ses premières œuvres, renouer avec un art abstrait laissant toute sa place à la sensibilité humaine. Dans sa prime jeunesse, le peintre se sentait plutôt attiré par les productions de Van Gogh, Kirchner, Nolde ou encore Rembrandt, parce qu’ils partageaient eux-aussi la force de leurs émotions. En 1926, lors de la visite de l’exposition d’art international à Dresde, il a une révélation : il ne peut s’arracher à la contemplation de la peinture française. Il décide sur-le-champ de rejoindre Paris et, à part quelques courts séjours, demeurera jusqu’à la fin de sa vie en France. Bien entendu, Kirili ne peut que se retrouver dans ce choix de vie, lui qui éprouve le besoin de revenir régulièrement en France entre deux séjours à New York. Il loue également la lumière, la clarté et la chaleur de la peinture française de la première moitié du XXe siècle.

Hans Hartung dans son atelier (Photo© André Villers)

Antibes : un projet solaire 

À la suite de cette découverte de l’œuvre, Kirili, enthousiaste, est invité la Fondation Hartung Bergman à Antibes. Lors de sa première visite, en juin 2011, à peine descendu de l’avion, il se précipite dans un magasin de bricolage pour acheter différents fils de fer et caoutchoucs. Enchanté par ce cadre paradisiaque, porté par les souvenirs de ce lieu historique et entouré de la présence bienveillante des assistants d’Hartung, il se met à créer à un rythme effréné. Il se familiarise également avec l’univers intime du peintre. Lors de son deuxième séjour, quatre mois plus tard, le sculpteur, qui connaissait désormais bien mieux le monde hartungien a décidé de laisser des traces de son passage en disséminant quelques-unes de ses sculptures en fils de fer dans l’oliveraie. Ces œuvres fragiles participent au théâtre d’ombres et de lumière qui rythment les murs de la fondation. Elles communient avec l’œuvre d’Hartung photographe qui s’est attaché, durant plusieurs décennies, à fixer sur la pellicule ces dessins abstraits éphémères. 

Bernard Derderian et Jean-Luc Uro ont été particulièrement émus de voir Kirili travailler avec autant de fougue dans un atelier qui se ranimait par la présence d’un artiste vivant. Plus lui concevait ses œuvres, plus eux étaient frappés par la proximité qui existait entre les dernières œuvres du peintre et les créations en fils de fer qui naissaient sous leurs yeux. C’était d’autant plus étonnant que Kirili ne créait pas face aux œuvres du maître. Ils ont eu alors l’idée de chercher, dans les réserves, des tableaux d’Hartung qui pourraient dialoguer avec ces nouvelles sculptures. L’expérience enchanta l’artiste ainsi que tous les membres de la fondation. Ces derniers ont alors suggéré l’organisation d’une exposition-dialogue Kirili-Hartung dans leurs locaux. Jean-Louis Andral, conservateur du musée Picasso à Antibes, institution qui abrite une collection d’Hartung et d’Anna-Eva Bergman, est lui aussi venu voir les sculptures et a émis le souhait de les exposer dans ses salles. À la fondation, les créations de Kirili sont présentées aux côtés des dernières œuvres du peintre et de son unique sculpture. Au musée, elles dialoguent avec les peintures ultimes d’Hartung et avec des tableaux historiques. Kirili est revenu à Antibes à la fin du mois de juillet afin de poursuivre son travail de création. Ce type d’expositions qui mettent en regard les œuvres du sculpteur avec celles d’autres artistes plaisent beaucoup à Kirili. D’ailleurs, par le passé, ses œuvres ont déjà dialogué avec celles de Carpeaux, de Rodin, de Steichen, de Monet et de Gonzalez... L’œuvre de ce dernier a toujours accompagné Kirili. Il a écrit deux textes consacrés à ses sculptures et a acquis plusieurs dessins de sa main. De plus, ses premiers travaux en fer forgé sont inspirés des techniques développées par son aîné. Hartung aussi a lui-même été très proche du sculpteur catalan. Les deux hommes avaient fait connaissance en 1937 et s’étaient immédiatement liés d’amitié : « Je passais mes journées à Arcueil dans leur atelier. » C’est durant une de ses visites, qu’il crée, en 1938, sous l’œil bienveillant de l’artiste espagnol et après s’être familiarisé avec lui aux techniques de la soudure du fer, sa première et unique sculpture achevée. Kirili a tenu à l’honorer en l’exposant aux côtés de ses propres créations à Antibes. Aussi Gonzalez est-il un maillon essentiel dans le dialogue entre l’œuvre en fils de fer de Kirili et l’œuvre sculptée d’Hartung, l’ensemble composant une triade créative inédite. 

Alain Kirili Aria XIX à Antibes. 2012

Alain Kirili. Aria l , 2012

& Hans Hartung, Sans titre, 1938,

à Antibes

« Correspondances » d’un peintre et d’un sculpteur 

Le fil de fer apparaît dans le travail de Kirili en 1980. Ses réalisations se nourrissent des recherches de Picasso, de Tuttle, de Saret, d’Hesse ainsi que de l’œuvre peinte de Cy Twombly, plus particulièrement de la série Bacchus dont il apprécie les mouvements circulaires tracés d’un seul geste sur la toile. Lorsqu’il débute ses premiers travaux en fils de fer, ils sont alors liés à ses modelages en terre cuite. L’artiste joue sur les contrastes entre le modelé, sculpture du plein et le fil métallique, sculpture du vide, ainsi qu’entre la force nécessaire au façonnage du modelé qui s’opposent à la fragilité du fil métallique. C’est à partir de 2008 qu’il utilise ce dernier matériau de manière totalement indépendante ou en lui adjoignant des cordons de caoutchouc. Travaillées ensemble, ces deux matières permettent la création de compositions rythmiques, véritables dessins dans l’espace dont les circonvolutions irrégulières rappellent l’univers musical. Les fils de cuivre, d’acier et même les fils de fer colorés, en raison de leur finesse, sont « l’équivalent – pour Kirili –, du crayon », tandis que le caoutchouc, beaucoup plus épais, est «l’équivalent du fusain ou du crayon gras». Le vocabulaire de la création en fil de fer est donc bel et bien celui du dessin. Cela explique également la pertinence du choix du fil de fer pour dialoguer avec les œuvres d’Hartung, ce dernier ayant eu, tout au long de sa vie, une attirance spontanée pour le dessin. Cet échange artistique célèbre trois aspects majeurs de la création chez Hartung et Kirili : l’énergique geste créateur, l’expressivité de la ligne et les couleurs chatoyantes. 

Alain Kirili, Aria VIl, à Antibes, 2012

Alain Kirili, Aria XXIV, à Antibes, 2012

Le geste «calligraphique» 

Kirili a toujours défendu l’importance du geste créateur, de l’effort déployé par le corps de l’artiste lors de l’exécution d’une œuvre : « pour moi le geste est essentiel », « la force, c’est l’énergie humaine». 

Pour lui, l’art exigeant la dépense pulsionnelle la plus importante est sans nul doute la calligraphie. Cela explique qu’au début de sa formation artistique, en 1965, il ait suivi des cours pour l’étude de la formation des lettres orientales à l’académie du peintre coréen Ung-No-Lee. Et comme dans la calligraphie, toute sa création se fait à partir de gestes libres et rapides, sans corrections ; de même, le résultat s’affranchit de la figuration et l’ensemble vise à former une écriture dans l’espace. Il résume : « Je suis un calligraphe dans la pierre, dans la terre, je suis un calligraphe dans le fer. » À la fin de sa vie, Hartung renoue avec la spontanéité du geste de ses aquarelles et de ses encres de Chine des années trente. Le geste et ces flux d’énergie des dernières toiles séduisent Kirili qui y voit la caractéristique d’un « calligraphe peintre. » La rencontre entre ces créations et les fils de fer du sculpteur exalte leur commune recherche d’une vitalité fondamentale. Cette vigueur, Kirili la décèle également dans la sculpture d’Hartung. Cette fois, c’est la fragilité des fils métalliques de Kirili qui entre en résonnance avec la beauté fili- forme de la sculpture en fer d’Hartung. Ces œuvres sculptées relèvent toutes deux le défi à la gravité en représentant la « légèreté d’êtr » pour reprendre les termes de Kirili.  

Vue de l'atelier d'Alain Kirili à la Fondation Hartung Bergman, 2012.

Des traits, des lignes et des cercles 

Selon ses récits, Hartung, lorsqu’il était jeune, était fasciné par les éclairs d’orages et s’essayait inlassablement à fixer les traits de la foudre sur ses cahiers d’écolier. Nombre d’entre eux auraient ainsi été noircis par d’indénombrables lignes sinueuses. Depuis, jamais il n’a renoncé à sa quête visant à capter les énergies universelles qui sous-tendent le monde. Dans sa peinture, cette recherche a fait naître un vocabulaire artistique singulier : traits en zigzags, circonvolutions, lignes serpentines... Ces motifs abstraits, qui semblent toujours en suspension et saisis dans l’instant, ne font qu’un avec la danse libre et  sensuelle des fils de fer dans l’espace. Cette union est encore plus sensible entre les cordons noirs de caoutchouc qui composent les sculptures de Kirili et les œuvres ultimes d’Hartung. En effet, dans les trois dernières années de sa vie, le peintre a souvent fait ressurgir un ou plusieurs larges traits noirs par une grande pulvérisation. Les fils de caoutchouc, tout en épousant les points d’appuis du métal, confèrent au fil de fer une gravité, une pesanteur qui viennent répondre aux épaisses lignes noires scandant les dernières toiles d’Hartung. 

Le flamboiement des couleurs 

Jusqu’en 1970, Hartung a toujours affirmé préférer les couleurs froides, méprisant même les roses et les rouges. Dans ses tableaux, on distinguait seulement quelques cercles de lignes de couleurs vives ou quelques aplats colorés. À partir de 1970, il se met à utiliser des teintes plus joyeuses mais il faudra attendre encore quinze ans pour qu’il libère complètement sa palette. Dans les expositions antipolitaines, le rapport à la couleur prend une résonnance particulière : les fils de fer polychromatiques de Kirili répondent aux lignes de couleurs qui ponctuent les premiers travaux d’Hartung et culminent en une symphonie visuelle avec les couleurs chatoyantes des œuvres ultimes du peintre.