Kirili in Dialogue with

Amahiguere Dolo

Malian Dogon sculptor

Amahiguere Dolo et Alain Kirili, Mali, 2000

(photo©Ariane Lopez Huici)

“Amahiguere Dolo. Un dogon contemporain avec un art de la permutation si bien maitrisé par la sculpture contemporaine depuis Rodin et qui retrouve ses sources au Mali.

Alain Kirili

L'annonce faite au XXIème siècle, Catalogue La Sculpture Contemporaine au Jardin des Tuileries, 2000

Les artistes sont des initiés

Entretien avec Amahiguere Dolo, sculpteur dogon, Paris, 2001

Extrait d’une brochure de l’Afaa, éditée en février 2001, sur un dialogue entre deux artistes qui ont travaillé ensemble sur la réalisation de « sculptures à quatre mains », à la suite de plusieurs séjours en France et au Mali.

Amahiguere Dolo : En regardant ton atelier (à Paris), tes fers, tes terres cuites, leurs dispositions me rappellent des sanctuaires de chez moi. Tu as fait cela sans y  avoir été et je te montrerais ces lieux rarement accessibles. Il y a un Dogon en toi, je crois que oui. Tes fers sont des binou dogon.

Alain Kirili : Cette anticipation du monde dogon en moi fait que je suis prêt à séjourner dans la falaise. Un Dogon doit parler directement de sa propre culture, en son nom, sans intermédiaire. Nous allons créer ensemble des sculptures à quatre mains. Nous le souhaitons, nous sommes prêts. Dans l’urgence.

(Visite à l’église St Eustache, à Paris, le 7 juillet 2000)

A.K. : Le chœur, les vitraux ont une fente de lumière qui me rappelle celle des sculptures Tellem. Tout cela est exécuté à peu près à la même époque.

A.D. : Absolument. Je ressens ce rapprochement à travers les bras levés des Nommo… une fente de lumière… La cosmologie dogon est très liée à la sexualité. À Djamini-Nah, j’ai vu une situation de tes sculptures dans ton atelier de Paris qui est basée sur cet autel-sanctuaire de la femme. En face de cet autel il y a le sexe féminin tel qu’on le trouve dans tes sculptures. Le sexe et les lèvres sont bordées de coquilles d’œuf et l’intérieur représente le clitoris. Avant de venir ici, tu étais déjà dans cette compréhension. Tu es dans cette télépathie avec ce lieu.

A.K. : À Ségou, on a très bien travaillé. J’ai forgé des fers de façon régulière. Nous les avons plantés dans tes bois-socles que tu as sélectionné et retravaillé. Dialogue des matériaux. Fers et bois. Tu épouses les formes inattendues des bois, les assistes en découvrant une figure, une ligne abstraite à la hachette.

A.K. : À Paris tu m’as dit que mes modelés te rappelaient le travail des femmes qui préparent l’offrande de la boule de mil.

A.D. : Exactement, on va voir cela dans ma famille. Le mil, tout blanc en pâte, elles le forment spontanément et le posent en boule sur l’autel. L’énergie, la force que tu mets dans ces terres, les coups de poing dans l’argile me rappellent leurs gestes.

A.K. : Ta sculpture a une émotion et révèle un univers inattendu, très transgressif. D’autant plus que tu as quitté Sangha n’étant pas forgeron. Je salue ton courage, ta persévérance.

A.K. : Tout est extraordinairement permutable, libre. Positions multiples. Rodin pratiquait déjà cela. C’est rare !

A.K. : Nous avons décidé de verser de la crème de mil sur les sculptures. Symbole de vie.

A.D. / A.K. : « Les artistes sont des initiés » 

Amahiguere Dolo et Alain Kirili, collaboration au Mali, 2000 (photo©Ariane Lopez Huici)

Collaboration entre Alain Kirili et Amahiguire Dolo à l’atelier à Paris, 2000

I am very aware of my challenge to associate creation with such tradition (forging metal and modeling clay).

The talisman of my activity gives me the confidence to avoid a superficial approach and do something new right away.

I am involved in something personal that goes deep into the past activity of humanity regarding clay.

Also, to heat and to carve metal attracts me by ancient associations, in particular blacksmithing is still alive as a privileged activity in African tradition and by going to the Dogon villages, I learned from Africa how respected this activity is.”

Alain Kirili

excerpt from a Conversation with Robert T. Buck

published at the occasion of the exhibition at the Marlborough Chelsea Gallery, NYC, 2000

Alain Kirili forging Segou in Mali, 2003 (photo©Ariane Lopez Huici)

I acquired my first Dogon sculpture almost thirty years ago. It was a granary door. The repetition of the motif presented had a resonance with the repetitive aesthetic of my own work. I researched some into their ancestors from the eleventh century, the Tellem, who lived before them on the site of Bamako. Their statues with their raised hands, with surfaces covered by sacrificial materials, let a “string of light” appear between their arms like I did myself in the way I bench a bar of iron: the vertical monolith where I bend the metal but do not allow either part to touch. There is a slight separation that lets light appear through the monolith. It creates a spiritual feeling that is related to the spiritual dimension of the Tellem and the Dogon. For me, it is as if my culture combines with theirs in this instance, as if the gothic and the Tellem meet.

Alain Kirili

excerpt from a Conversation with Robert T. Buck

published at the occasion of the exhibition at the Marlborough Chelsea Gallery, NYC, 2000

Tellem II, Alain Kirili, 2000

(photo©Ariane Lopez Huici)

“ the Dogon are well and alive with great pride in their traditions and creativity. And your question is important because in the Western world, we are not well enough aware that they are still creating today. Artists such as the sculptor Dolo, or other Malians artists such as Abdoulaye Konate in painting and Malik Sidibe in photography do outstanding work. It is important to understand that Dogon, Bambara, and Senufo are not archaelogical history but lively communities from which we can learn crucial aspects of creativity and ways of life. That’s why I proposed to place a Dolo sculpture in the Tuileries Garden in Paris. It will be the first large, outdoor sculpture by a living Dogon artist in Paris.

Alain Kirili

excerpt from a Conversation with Robert T. Buck

published at the occasion of the exhibition at the Marlborough Chelsea Gallery, NYC, 2000

Installation de Segou, dans le Jardin des Tuileries, Paris 2005 (photo©Laurent Lecat)

La sculpture à quatre mains

d'Amahiguere Dolo et Alain Kirili

Amahiguere Dolo est né à Sangha, au coeur du pays dogon, en 1955. Ce Malien sculpte le bois, souches et racines noueuses ou lisses qu'il taille à la hachette ou qu'il polit, inspiré par la forme du matériau.
Alain Kirili, né en 1946, partage son temps entre Paris et New York. Il utilise le fer martelé qu'il travaille en torsion, l'aluminium tailladé à la scie électrique et la terre cuite modelée à coups de poing. Ses sculptures se situent dans le courant de l'expressionnisme abstrait. Celles de Dolo ont un lien direct avec la mythologie dogon, animaux ou andouboulous, djins et autres êtres vivants, visibles ou invisibles, qui habitent le même espace que les humains.

Après avoir vu l'Antigone de Sophocle mise en scène par Sotigui Kouyaté avec des comédiens maliens, Kirili veut connaître leur pays. En 1988, il découvre des créations de Dolo, à Bamako. Séduit par ces formes qui appellent le contact et attirent la main (sous tous les cieux, «la sculpture, c'est l’art du toucher»), Kirili part pour Ségou, en pays bambara, où le plasticien dogon a installé son atelier à bonne distance de sa terre d'origine, « par respect pour sa société » et ses interdits. Amahiguere Dolo est fils de cultivateur, or seuls les forgerons ont le droit de travailler le bois et les métaux.

De cette rencontre naît l'envie de « travailler à quatre mains ». Le projet de créer ensemble se renforce quand Dolo vient à Paris, en juin 2000, pour l'installation, dans le jardin des Tuileries, de sculptures contemporaines choisies par Kirili (à son retour en France, celui-ci a décidé que le créateur qu'il venait de découvrir devait prendre place entre le Louvre et l'obélisque de la Concorde, à côté de Rodin, Giacometti, Henry Moore…).

Pensées au cours des séjours dans l'atelier parisien de Kirili et à Sangha, la ville où Dolo a commencé de sculpter le bois après avoir longuement observé les forgerons, ces sculptures à quatre mains ont été réalisées à Ségou et sont exposés au Centre culturel français de Bamako, jusqu'à fin mars. Elles combinent le bois taillé (Dolo) et les terres cuites ou le fer forgé (Kirili) - le terrien et l'aérien, «la dialectique du volume et de la ligne». « PAS D'EXOTISME» « Il y a peut-être du mystère dans notre travail, commente Alain Kirili, mais pas d'exotisme.» Surtout, cette production commune de deux sculpteurs est une façon d'affirmer qu'un créateur africain put s'inscrire dans la dynamique de l’art contemporain comme n'importe lequel de ses confrères occidentaux.

Dolo et Kirili sont de fervents adeptes de la transversalité dans l'art, convaincus que l'inspiration se nourrit de l'échange entre différentes disciplines. Le jour du vernissage, ils ont invité des danseurs et musiciens dogons de Sangha, deux pionniers du free jazz, Joseph Jarman et Leroy Jenkins, un vocaliste new-yorkais, Thomas Buckner, et une danseuse de Harlem, Maria Mitchell, à se liver à une libre improvisation au milieu de leurs oeuvres. Kirili et Dolo préparent la venue en France de l'exposition de Bamako.

Thérèse-Marie Deffontaines, publié dans Le Monde, le 27 mars 2001

MODERN & CONTEMPORARY SCULPTURES

AT THE JARDIN DES TUILERIES

In 1997 in Paris, the Ministry of Culture inaugurates Kirili’s Grand commandement blanc in the Tuileries Garden for a second time and commissioned him to install a selection of major modern and contemporary sculptures of the 20th century in 2000.

Among them, Ené - Iné - Nonlé (Coq à la main humaine), 1997 from Amahiguere Dolo.

Amahiguere Dolo, Ené - Iné - Nonlé (Coq à la main humaine), 1997

Jardin des Tuileries, Paris, 1997

(photos © Bruno Scotti)

“L'arrivée de chefs-d'œuvre du XX° siècle dans les Tuileries crée un dialogue avec des siècles d'histoire. Aujourd'hui, nous avons un des plus magnifiques ensemble de sculptures au cœur de Paris, berceau de l'art moderne. En 1985, 'installation de ma sculpture Grand commandment blanc, commande publique, me conforte dans l'idée que la présence permanente d'artistes modernes et contemporains est une nécessité absolue. Depuis je me suis consacré à cette tâche. J'ai choisi d'être placé près des Nymphéas de Claude Monet, une peinture architectonique à 360° ! Le regard plonge dans l'immensité de cette couleur libre. Quelques nymphéas servent de point d'ancrage. Or Grand Commandment blanc est un ensemble de signes blancs qui ancrent aussi l'environnement vert, bleu, gris : « une méditation sculptée » écrit Philippe Sollers. Lors d'un déjeuner en mars 1999 à New York avec Lawrence Weiner, il me demande pourquoi je consacre tout ce temps aux Tuileries. Ma réponse reste simple : la passion de voir dans ce jardin hautement symbolique, l'art de mes prédécesseurs et de mes contemporains. Signes de vie ! “

Alain Kirili

L'annonce faite au XXIème siècle, Catalogue La Sculpture Contemporaine au Jardin des Tuileries, 2000

Amahiguere Dolo, Ené - Iné - Nonlé (Coq à la main humaine), 1997

Jardin des Tuileries, Paris, 1997

(photos ©André Morain et ©Bruno Scotti)

Julia Kristeva : C'est une excellent idée d'inviter les visiteurs à se penser dans l'espace, à se situer par rapport au soleil, à la lumière, aux points cardinaux. Une invitation à vivre pleinement dans ce qui nous entoure, il a fallu que l'Occident devienne « écologiste » pour se réconcilier avec l'Être. On imagine souvent l'art conceptuel comme une complication sophistiquée et abstruse. En l'occurrence, ce concept est ancré dans ce qu'il y a de plus fondamental, à savoir le positionnement du corps dans l'univers.

Alain Kirili : Cette œuvre de l'artiste dogon Amahiguere Dolo est une taille directe. A travers elle et celle d'Eugène Dodeigne, c'est la taille directe que j'ai voulu représenter aux Tuileries. Suspendues au-dessus d'un buisson, ces sculptures produisent l'effet d'une marque, d'une inscription directe dans la nature.

J. K. - Ces œuvres semblent naturelles. On dirait que les torsades du bois sont naturelles.

A. K. - Regarde la tête du coq. C'est à la fois le trouvé et l'assisté du trouvé, comme on dit. Il a retaillé un bois ancien en dialoguant avec sa configuration naturelle.

Alain Kirili et Julia Kristeva

La Beauté, éclosion de l’insolite, Catalogue Sculptures Modernes et et Contemporaines,

une installation conçue par Alain Kirili, 1997-2000, Monum, éditions du Patrimoine, 2001