Kirili in Dialogue with
John Coltrane
American jazz saxophonist, bandleader and composer
John Coltrane,1956 (photo©Francis Wolff)
“ John Coltrane construit verticalement des motifs harmoniques. Il donne un effet d'élévation permanent dans Ascension (1965), dans A Love Supreme (1964) qui est une résurrection. Ses créations rejoignent les tires spirituels de mes sculptures en métal forgé noir: Chapaize, 1981; Cortège II, 1982; Makom, 1983; Commandment, 1980-1995; Gothic, 1981; Sagrada Conversazione, 1983; Citeaux, 1982; Time of Prayers, 1982; Oratorio, 1989.”
Alain Kirili
Rencontre d'un autre corps , Alain Kirili - Sculpture et Jazz - Autoportrait , éditions Stock, 1996
from left to right, sculptures from Alain Kirili: Cortege - 1982 (collection Moma) , Gothic- 1981, Oratorio - 1988
Sculpture Tabernacle, 1994
John Coltrane , le cantique noir
par Alain Kirili
publié dans Alain Kirili, Sculpture et Jazz – Autoportrait, éditions Stock, 1996
Barnett Newman avait son dernier atelier en face du mien. Mes fenêtres donnaient sur les siennes, sur sa peinture Anna's Light. Nous avions la même adresse, White Street, Church Street, White and Church. Coltrane est né dans le chant gospel et Barnett Newman a une dimension biblique.
Si Coltrane peignait, il aurait sans nul doute peint Abraham en 1949. Miles Davis l'aurait probablement aidé pour The Promise. Si Newman composait, il aurait enregistré l'album Blue Train et Impressions, Giant Steps. Il aurait créé le chef-d'œuvre de Coltrane, Ascension.
Newman a dit : «MON ATELIER EST UN SANCTUAIRE.»
Avec Coltrane, la scène est un autel.
Albums from John Coltrane
A New York, les artistes vivent souvent près de « cracks houses » maquillées en épiceries. Le Cooler est dans le Meat Market, quartier de tous les trafics. L'East Village et son « Alphabet City » – titre d'une de mes sculptures – sont à la fois des adresses d'artistes et les lieux de perpétuels affrontements. Coltrane, lui, s'en est sorti: l'appel spirituel l'a sauvé mais il aurait pu être un camé sans retour. Les exclus sont partout : les artistes les intègrent donc forcément à leurs enjeux esthétiques, suscitant un «edge »comme on dit ici, c’est-à-dire « une création sur le fil du rasoir .» Plus grave encore, aujourd'hui, les options politiques sont nivelées, la démoralisation est la nouvelle donne. Si aucune époque n'est « naturellement » propice à la création, perpétuer l'univers coltranien et newmanien est désormais encore un plus grand défi.
Je ne cède pas aux provocations d'une société dont la violence vient en fait de sa « majorité morale » fanatique, répressive et archipuissante. Récemment, la Bibliothèque du Congrès à Washington, sous les pressions du personnel, a dû supprimer une exposition sur Freud et une autre sur l'esclavage. L'intégrisme est généralisé ! Newman avait en son temps essayé de se faire élire maire pour favoriser les artistes, les musiciens et l'éducation. Il participa à la rédaction d'un manifeste « On the Need for Political Action by Men of Culture ». John Coltrane a toujours lutté pour l'affirmation de la culture afro-américaine, dont l'histoire spécifique a si souvent été édulcorée par les historiens blancs. C'est toute l'aventure politique qui accompagne étroitement le free jazz. Il faut étudier les rites particuliers de l'Église noire américaine, d'où vient Coltrane, car la transe quasi mystique est une des forces essentielles de ses improvisations. La qualité du son, du grain de sa musique rappelle la force primitive de la diaspora africaine. Coltrane dépasse les humiliations infligées par la société américaine en élevant sa musique à une valeur sacrée venue d'Afrique. En 1963, ce fut l'arrivée du livre Blues People: the negro experience in white America and the music that developed from it dédicacé « To my parents... the first Negroes I ever met », dont l'auteur est l'écrivain-poète noir Le Roi Jones qui, dans un dernier pied de nez à l'Amérique blanche, devient Amiri Baraka. C'est lui qui lit sur la scène du Cooler, le 30 décembre 1995 avec une de mes sculptures Solos le poème «In the Tradition » dont voici un extrait :
« Renaissance
Négritude Blackness
Negrissmo
Indigisme
souding nigers
swahili speaking niggers niggers in turbans...
once again
in the tradition
in the african american tradition
(...)
we go into the future
carrying a world
of blackness. »
Mes sculptures sont proches des ancêtres totémiques d'Afrique et radicalement éloignées du minimalisme aseptisé de l'art contemporain. Comme en Afrique, elles célèbrent la verticalité physiquement, dans une improvisation sonore ascensionnelle. Mon engagement dans l'héritage du free jazz et de l'abstraction expressionniste est également politique: pour les complices d'un ordre public fondé sur l'exclusion, le fait que je choisisse le free jazz pour parler du caractère « Open Form » de ma sculpture apparaît comme une décision qui hypothèque gravement mon œuvre.
Secrètement, la modernité reste spirituelle. La représentation abstraite du dieu Shiva en Inde est le yoni-lingam. L'Inde nous dit qu'un socle en sculpture est le yoni, un sexe féminin, et la verticale, le lingam, un phallus. Il n’y a pas de Shiva sans yoni-lingam. La sculpture et la musique indienne confirment la relation de la spiritualité avec la sexualité. India, composition pulsionnelle de John Coltrane. Ravi Shankar, Om lingaïste de Tanjore. Quête du sublime. Structures répétées mais toujours différentes. La vision minimaliste et réductiviste du compositeur La Monte Young lui fait revendiquer indûment comme origine de son œuvre, la musique de Coltrane où il voit « UNE CONSTELLATION FIXE DE TONALITÉS »... Pour moi, Coltrane, c'est une «constellation » charnelle. Chez Newman, comme chez Coltrane, la répétition n'est jamais identique ni sèche. Tout est en puissance et en nuance.
Alain Kirili, Ascension, 2018, White Street, NY
Ma série de sculptures COMMANDEMENT est une CONSTELLATION SCRIPTURALE qui ne peut être fixée. Chaque installation voit des différences suivant le lieu, comme un concert de Coltrane. La musique de John Coltrane décentre la distribution des éléments. En fait, Coltrane ne fixe rien, sa musique reste ouverte, ses solos sont extensibles. Commandement est aussi une série ouverte et en devenir.
COMMANDMENT XV, Alain Kirili, 1991
installation at the Brooklyn Museum
Ma sculpture Gothic est répétition de barres de fer noir comme un gospel, et l'acte immédiat, l'attaque directe du métal forgé incandescent, c'est le même geste chaque seconde différent. La différence trouve sa plus belle nuance dans la répétition. Calmement, avec sérénité. L'album A Love Supreme est une INCANTATION MONOTHÉISTE.
En 1995, je sculpte Solos, Gravitation Sound et Tabernacle, nouveaux ensembles de tôles légères peintes en blanc, brûlées au chalumeau. Cette série de signes démultipliés au sol est un écho au chant spirituel de Trane.
Des albums inédits de Coltrane arrivent ces temps-ci. Stellar Regions est une musique découverte par sa femme, la pianiste Alice Coltrane. Elle fut enregistrée le 15 février 1967, quelques mois avant sa mort, avec le batteur Rashied Ali, Jimmy Garrison à la contrebasse. On y retrouve Offering qui figure déjà dans l'album Expression. Récemment, l'album Insterstellar Space a permis de découvrir un magnifique duo entre John Coltrane et Rashied Ali, enregistré le 2 février 1967. Cette dernière phase de Trane est devenue une véritable insurrection de sonorités. Une prière est là, et déjà une résurrection symbolique. Cette dernière période de Trane s'annonçait dans Ascension et la musique Kulu Se Mama est l'expression d'une passion pour l'Afrique qu'un sculpteur ne peut que partager. C'est la dimension musicale juste pour les sculptures africaines dogons, ibos, yorubas... Nous sommes soudain dans une musique noire, brutalement taillée. Les sculptures dansent dans la précision de leurs rites et perdent enfin leur désignation occidentale d'objets d'art. Stellar Regions commence avec un appel de trois notes qui fait écho à A Love Supreme. Et cette nouvelle formation déroule onze compositions de Coltrane complètement «out there ». La déclaration de A Love Supreme ne le quitte jamais. Les derniers mois de Coltrane ne sont jamais morbides. A l'écouter rayonnent l'abstraction et le lyrisme d'un hymne à la vie. Atteint d'un cancer du foie, il meurt à quarante ans, le 17 juillet 1967.
MA SCULPTURE Gravitation Sound s'écoute et se lit dans la durée comme un solo de Coltrane.
Impossible à circonscrire d'un seul coup d'œil.
Transe, extase, caresse, amour, humour, musique et sculpture
s'unissent dans la même quête poétique.
Alain Kirili, Tabernacle I, 1979
Alain Kirili, Prophetes and Tabernacle
(photo©DavidLubarsky)
Alain Kirili, Prophete I & II, Tabernacle II, Mediterranee II,
in a new installation by GT-Aart Holdingin Florida