Kirili in Dialogue with

Ornette Coleman

American jazz saxophonist, trumpeter, violinist, and composer

Ornette Coleman, New York, 1996

( photo©Ariane Lopez Huici )

Nos improvisations, Ornette Coleman

Alain Kirili, New York, 1996

publié dans Alain Kirili, Sculpture et Jazz – Autoportrait, éditions Stock, 1996

Ornette, tu es né dans les quartiers noirs, les pauvres ghettos blacks de Fort Worth, Texas. A 14 ans, tu étudies l'alto, deux ans plus tard, tu en es au ténor. L'univers du rythm' et du blues, c'est la seule musique que tu connais. Puis tu deviens garçon d'ascenseur, tu travailles la nuit et, soudainement, tu te lances dans la musique atonale, rythme rompu, harmonie rompue. Même le jazz moderne est transformé par toi. Très vite, tu joues avec Don Cherry, Billy Higgins, Charles Haden.

Passionné de Charlie Parker, tu ne seras jamais son épigone, et tu es persuadé que Parker soutiendrait ta violente transformation musicale. 1959, tu fais l'ouverture du Five Spot avec Don Cherry et te voilà connu avec ton alto en plastique blanc sonorité plus crue, sonorité plus aiguë, sonorité profonde de l'origine Rythm' & Blues. Tout se juxtapose, surgit, imprévisible, dans l'improvisation spontanée et comme tu le dis : « La chose la plus importante était pour nous de jouer ensemble, en même temps, sans se gêner et de laisser assez d'espace pour chaque musicien », chacun continue son propre chemin de solo et s'observe. Une sorte de polyphonie émotionnelle, domine. Voici la naissance du free jazz, une improvisation collective. Je travaille seul dans mon atelier. Parfois un visiteur, un assistant suggère une disposition, une modification. C'est une expérience de l'improvisation collective. Dans la démultiplication des signes verticaux, tridimensionnels, le Kings of Rythms, titre de ma récente sculpture en métal où les formes sont ouvertes, chaque verticale est un corps de musicien improvisant. C'est une improvisation collective sculpturale. Alors comme Ornette Coleman, je me lance dans des double quartette, mais aussi des triple quartettes, des multiples de quartettes sans commencement, sans fin.

Ornette Coleman makes his New York debut at the Five Spot

alongside Don Cherry, Charlie Haden and Billy Higgins.

King, by Alain Kirili

forged aluminum, 1987

Et Free Jazz est son premier First Take de 37 minutes 3 et le second de 17 minutes, enregistrées le 21 décembre 1960 à New York avec toi Ornette à l'alto sax, Don Cherry, trompette de poche, Scot LaFaro à la contre- basse, Billy Higgins à la batterie, Eric Dolphy à la clarinette basse, Freddie Hubbard à la trompette, Charlie Haden à la contrebasse, Blackwell à la batterie. Dans cet enregistrement – Free Jazz Collective improvisation – première partie, Free Jazz – deuxième partie, First take – Coleman choisit pour illustrer son album la peinture de Jackson Pollock White Light. Pollock, il le retrouve dans son autre album Change of the Century. Il écrit lui-même le texte et dit de sa musique: « Peut-être est-ce quel-que chose de comparable à la peinture de Jackson Pollock. » Son programme, son projet de modernité musicale abstraite est déjà rassemblé là. A Pollock, il ajoute le Blues, substance de son existence parce que, comme il l'écrit : « Certaines situations émotionnelles ne peuvent être exprimées que par le blues ». Et puis Free dit tout dans son titre: c'est bien un groupe libre qui improvise. Rien de prédéterminé dans la forme : chacun va de sa propre décision. En fait, il s'agit de la célébration de la spontanéité. Voici le groupe magique; Ornette Coleman alto sax, Don Cherry trompette de poche, Charles Haden contrebasse, Billy Higgins batterie.

Après Pollock, surgit Bird Food, coup de chapeau au style de Charlie Parker. Il est sûr que Bird l'approuverait car il ne s'agit pas de l'idolâtrer en jouant comme lui mais bien de laisser l'esprit libre de créer. Un programme aussi se dessine, dans ce même album, avec le beau titre Una muy bonita, qui signifie « une très jolie fille » – à propos de laquelle il s'empresse de signaler qu'il ne pense à personne en particulier mais que l'idée d'une belle fille rend indiscutablement l'esprit plus léger. Ce morceau-là donne un sentiment de relaxation et, il n'hésite pas à le dire dans ce puritanisme ambiant, une mélodie prettier, plus belle. Déjà, en 1959, il travaille, il crée pour ce changement de siècle. Oui, Ornette nous allons être contemporains pour ce passage au troisième millénaire. 

David Smith a sûrement écouté Coleman au club le Five Spot, où il allait régulièrement. Les peintres et sculpteurs avaient leurs cartons d'invitations épinglés au mur et ils étaient les fidèles soutiens du club. David Smith, comme Ornette, crée vite et révéle quasi miraculeusement la qualité de vélocité de la sculpture en fer. David Smith est inspiré par la musique au point qu'il dessine des esquisses de sculptures sur des partitions de musique. 

Mes propres sculptures sont des partitions de musique en troisième dimension.

Grâce à Ornette, Free Jazz fait bien allusion à ses recherches avec Gunther Schuller et à la notion d'abstraction dans la musique. L'abstraction jazz est une abstraction de substance, d'émotion, de chair, de larmes, de joie, de révolte, de douceur, par opposition à l'abstraction froide et aléatoire dadaïste ou néo-dadaïste d'une certaine avant-garde musicale qui a dominé une modernité souvent associée à la notion sérielle et répétitive que l'on retrouve également dans les arts minimalistes. Je me sens avec lui dans l'espace de liberté où il inscrit le changement de siècle et où la modernité reste vivante car elle n'a pas tout dit.

Dans son album, The Art of Improvisers, il n'hésite pas. Voici un tableau de lui, une peinture abstraite : une roue, un cercle. L'art de la rotation est également fondateur de ma conception de la sculpture en ronde-bosse. Même dans cette peinture, je le retrouve. Sa modernité, c'est celle que je partage, et elle n'est pas amnésique : Beethoven est là, avec les quelques notes de sa Cinquième Symphonie, dans ce troisième morceau qu'il joue avec Ed Blackwell, Charlie Haden et Don Cherry. Cet enregistrement date de 1960 et voilà que début 90, il expose ses sculptures dans une galerie de New York. Celles-ci sont en cercle au sol, objets divers et sculptures africaines. La dimension africaine, le rythme, la pulsion traversent son art. Le rythme, l'attaque directe du son provoquent ma sculpture. Mon attaque à la forge, la marque de mes doigts dans la terre, comme les siens sur l'instrument, sont l'empreinte de l'émotion. 

Albums from Ornette Coleman

Parfois j'oublie l'idée, je ne peux plus ni verbaliser ni expliquer ma sculpture. Alors j'écoute les albums de Coleman – Love Call, Virgin Beauty, The Shape of Jazz to Come, Something else, Change of the Century, Tomorrow is the Question, Free Jazz et bien d'autres. Je suis son évolution. Il y a quelques mois à Paris, l'arrivée de Geri Allen au piano a amené la chaleur, la tonalité nouvelle d'une œuvre qui ne se fixe, ne se répète jamais. Je retrouve dans sa musique le principe primordial de la diversité qui confirme ma vibration au plaisir, à la jubilation.

Je veux y insister, le jazz n'est pas qu'un univers formel, il tient compte de la vie de l'artiste et de son histoire. En cela, j'ai le plus grand respect pour la tonalité du jazz qui prend ses sources dans la tragédie des Noirs déportés aux Etats-Unis. Le jazz est né dans ces conditions-là. Les Noirs ont dérobé aux interdits des Blancs le rythme, et ils l'ont caché dans leur corps. C'est pourquoi il est si difficile pour eux d'être peintres ou sculpteurs, alors que l'Afrique est l'univers de la sculpture en taille directe : lors de leur déportation, ils ne purent emmener aucun instrument, aucun objet. Toute création en rapport avec leur culte d'origine leur a été refusée. Une magnifique tradition de dessins textiles et de sculptures d'idoles était condamnée à s'éteindre. Ce n'est que progressivement qu'ils sont parvenus à reconstituer leur histoire et à se réinstaller dans la fierté de leur identité. En cela, le jazz n'est pas n'importe quelle musique pour moi: elle reflète une manière d'être. Je ne m'intéresse pas à des créations qui ne tiennent pas compte de l'identité des artistes et de leur histoire.

Enfin, je partage avec Ornette l'hostilité de la virtuosité, de la maîtrise technique qui devient une fin en soi aux dépens de la substance de la musique et de la sculpture. Ainsi, s'il a le sentiment de maîtriser trop bien l'alto, il n'hésitera pas à changer d'instrument et à se consacrer au violon et à la trompette. Il n'est pas le meilleur violoniste, je ne suis pas le meilleur forgeron. Il aime des styles qui se mettent en contradiction, en antithèse. Quand il joue au saxophone, il contredit la trompette et le violon, pour trouver une unité paradoxale de plaisirs hétérogènes. 

Toute mon œuvre est fondée sur ce plaisir hétérogène : le modelé, la découpe du métal, le carton, la forge. La trompette, le violon sont des instruments de mélodie alors que lui les traite comme des instruments de production de son, de rythme, d'émotion. Je n'ai pas les mêmes lois que les forgerons quand je forge de l'aluminium, quand je plie avec les roues d'une voiture une plaque de tôle. Le tout est extrêmement rapide, léger et profond. 

Comme lui, je laisse la chance devenir ma fidèle partenaire. La théorie aura bien le temps de surgir, elle est le moindre de mes soucis. La conception émerge, moins intellectuelle, moins complexe mais sûrement avec plus de vie. En priorité, la vie, voilà ce que sa musique célèbre, la vie, comme je veux toujours plus de vie dans ma sculpture.

Enfin, ses déraillements, ses cris ou ses douceurs me paraissent très anciens et garantissent à la modernité une dimension qui dépasse largement l'actualité et qui se mesure en siècles. Pour ma sculpture, je pense qu'elle dépasse largement l'esprit d'une décennie pour rejoindre les premières marques de l'histoire – un geste, une main dans une cave préhistorique ayant survécu aux millénaires.

Alain Kirili drawing, modeling, forging.

Tomorrow is the Question, tel est le titre d'un album. Demain est la question : je partage ce souci d'ouverture vers l'avenir, sans nostalgie mais sans amnésie car sa question vient des profondeurs du temps et de l'inconscient. Je ne cherche pas à verbaliser la musique de Coleman car le verbe surgit bien après ma création. Je vis. Je vis et je songe à ce qu'il dit à propos de sa musique: « Ce que je qualifie de musique de recherche est une musique entièrement créée par expérience émotionnelle. » Et il écrit et compose Music from the Cave. Finalement, son expérience de la musique marocaine d'improvisation centenaire Joujouka lui a confirmé qu'il y avait là une musique qui avait la qualité de préserver la vie. Spiritualité, vie, musique, caverne, ancienneté, Ornette Coleman retrouve ce même parcours, de Fort Worth à New York jusqu'au Maroc, jusqu'au Nigeria et jusque dans la musique chinoise. Sa musique, ma sculpture s'ouvrent au monde, c'est la partie supplémentaire de la forme ouverte, un projet où les civilisations enrichissent la création.

En écoutant sa musique, il m'apparaît évident qu'il est impossible de penser l'art moderne dans la division des disciplines. La modernité, la sculpture ne peuvent pas se comprendre sans la dimension du jazz.

Ornette Coleman définit sa notion d'harmolodie en disant que l'harmolodie autorise une personne à utiliser une multiplicité d'éléments pour exprimer plus qu'une direction. L'instinct est la source de la liberté en harmolodie.

Avec Free Jazz, la musique est devenue une véritable troisième dimension. Je laisse parler Thelonious Monk à propos d'Ornette Coleman: « Man, that cat is nuts. » Charles Mingus, dans la revue Down Beat, le 26 mai 1960 dit d'Ornette: « C'est comme organiser une désorganisation, ou jouer faux de façon correcte, ça vous touche émotionnellement comme un batteur, c'est ce qu'Ornette signifie pour moi. » Et Gunther Schuller en 1963 : « Son jeu a une logique interne profonde, fondée sur des subtilités de réactions, sur des subtilités de temps, de couleurs qui sont, je pense, très nouvelles dans le jazz. En tout cas, je n'ai jamais rien vu comme forme aussi pure et aussi directe. » Enfin, je laisse parler de nouveau Ornette qui, dans Métronome en septembre 1960 dit : « Ma musique n'a pas de temps métrique, elle a un temps mais pas dans le sens que vous pouvez mesurer, c'est plus un système de respiration naturelle, un temps plus libre, les gens ont oublié la beauté de ce qui est naturel, même en amour. C'est aussi quand j'ai compris que je pouvais faire des fautes que je décidais que j'étais en train de découvrir quelque chose'. » A New York, en février 1993, il dit : « Essayons de trouver la température correcte, la texture correcte pour chaque musique. » Ces références peuvent s'appliquer mot pour mot par extension à ma recherche, à ma formidable capacité d'erreur, source de mes découvertes. Atelier Canal Street. Je plie les tôles, je les peins en blanc. Chalumeau. Découpe. Je crée des veines, des cicatrices, des rides, superimposition du film Portrait Kirili, février 1995. Je m'effraie devant ma propre image, Le ton de la voix n'est pas posée, il s'élève ténor, saxo, plastique blanc. Ornette Coleman – capacité d'erreur. Gravitation Sound, Sound Gravitation de la musique d'Ornette Coleman qui devient un titre pour mes sculptures à l'atelier de Canal Street.

1. Revue Jazz, décembre 1963.

Alain Kirili , Rediscovered King, 1987

Nasher Collection, new installation 2024

at the North Park Center, Dallas TX