Kirili in Dialogue with

Anthony Braxton

Anthony Braxton et Alain Kirili, juin 2006 (photo©Ariane Lopez-Huici)

 Anthony Braxton, multi-instrumentiste, place ses instruments comme un champ de sculptures. Leur disposition est soigneusement prévue sur scène. Lorsqu'il arrive, son corps se rapporte tout enter à cette installation dans une véritable chorégraphie sculptée. C'est déjà une oeuvre en soi. Dans mon atelier, Braxton propose de souffler dans mes sculptures et de créer une composition originale. L'application de l'excentricité austère de son souffle dans mes sculptures leur confère une vie sonore inattendue. ”

Solos, Alain Kirili, 1995, at Art Omi

Untitled, Alain Kirili, 2021, at Slag/RX gallery, NY

A la recherche du secret de ma sculpture,

Anthony Braxton

 PORTRAIT EN DIX POINTS DE BRAXTON

I Compositeur

II Multi-instrumentiste

III Son abstrait conjugué au son figuratif

IV Etude de Kandinsky et de ses écrits

V Solos - Etudes Stockhausen's Klavierstücke et

Fats Waller

VI Piano solo de Schoenberg, John Coltrane

VI Etude John Coltrane du be-bop à la musique nodale

VIII Braxton - Théâtre - Mise en scène - Relation aux arts - Chicago

IX Braxton, solo - Braxton, duo - Braxton, grand orchestre

 X Braxton et l'élargissement de la musique

Anthony Braxton explique sa musique par des dessins abstraits, des diagrammes et des dessins figuratifs très graphiques. Tous ont la capacité d'être traduits en sculptures. Braxton traduit sa musique par des dessins de sculpteur.

Braxton est austère, rigoureux mais toujours inattendu dans la variété. Sa musique se crée dans la tradition élargie à toutes les sources musicales. Culture et mémoire soutiennent son invention. Il est à l'opposé de l'iconoclaste et de l'amnésique. Jazz sort du ghetto, des limites de la définition du jazz.

Visite de mon atelier de White Street. Il propose une Composition pour Sculpture. Il étudie mon catalogue Open Form. Conversations. Braxton cherche, prend son temps. Il y aura des percussions sur mes Solos et Gravitation Sound. Il glissera son cuivre, ses instruments dans les volumes de ma sculpture pour en dégager le son. Il se cache, disparaît derrière une sculpture. Il la fait vivre et joue de ses secrets.

Braxton protégea farouchement l'intégrité de sa musique. Le jazz le nourrissait à peine, il a accepté d'être professeur de musique à Wesleyan University alors que ce statut l'inquiétait. Il a dit récemment qu'en fait, cela lui permettait de continuer librement à composer sa musique. Il souligne ses affinités avec des musiciens comme Roscoe Mitchell, Leo Smith et l'Art Ensemble de Chicago. Le 29 décembre 1971, il enregistre le superbe album Together Alone avec Joseph Jarman :

- Braxton : contrebasse clarinette, altosax, piano, flûte et voix,

- Jarman, synthétiseur, flûte, soprano sax, alto sax, sopranino, cloche et voix.

Musique très composée, tout en assurant une collaboration improvisée. Liberté, économie de la sonorité, espace de silence et démultiplication des instruments créent des vibrations à la fois minimales et subtilement très riches. Lenteur et précipitation sont les rythmes qui sculptent le vide avec une conviction sereine.

L'album du duo de Braxton avec Mario Pavone – D.U.E.T.S (1993) – est un jeu rythmique et calme entre la contrebasse de Pavone et les multi-instruments d'Anthony Braxton qui évoque pour moi le rythme de mes martelages sur une barre prolongée de lignes régulières inaltérées comme une séquence de silences.

L'art de Braxton, depuis cet enregistrement, ne va qu'en s'amplifiant. Il vient de présenter le Tri-Centric Ensemble à la Kitchen en février 1995. Entouré d'une trentaine de musiciens, il recherche la dimension symphonique inspirée d'une vaste connaissance culturelle de la musique occidentale moderne. Ici, il est chef d'orchestre.

Braxton a une façon magistrale de disposer ses instruments de musique sur la scène. C'est une forêt de verticalités. Je l'ai récemment vu dans un concert à Merkin Hall en duo avec Richard Teitlebaum. J'ai été très attentif à son désir d'inclure le souffle dans son effort physique d'inspiration et d'expiration. Tous les effets physiques de ses instruments et de son corps font partie de l'enregistrement visuel et auditif. Il tient compte de l'expression du corps mais il considère avec justesse l'amplitude maximum qu'il fait subir à sa respiration. Son souffle fait partie de la sonorité de sa musique.

Braxton renouvelle ses musiciens et c'est grâce à lui que j'ai découvert la pianiste Marilyn Crispell.

Alain Kirili, New York, 1996

Sculpture et Jazz – Autoportrait, éditions Stock