Kirili in Dialogue with
Christian de Portzampac
Alain Kirili & Christian de Portzampac, White Street Studio, 2005
Alain Kirili, Water Letters
Collection du Musée de Grenoble, 1998
(photo © Marilia Destot)
Une architecture
pour une sculpture
Entretien entre Alain Kirili et Christian de Portzamparc , Paris, 1999
Extrait du catalogue Alain Kirili, Musée de Grenoble, 1999
Alain Kirili : Notre projet Une architecture pour une sculpture correspond à mon avis d'abord à un désir d'un espace calme, unique, favorable à la contemplation.
Claude Monet a inauguré avec les Nymphéas à l'Orangerie une architecture non politique et non religieuse mais méditative et esthétique pour répondre au besoin fondamental d'aujourd'hui. Tadao Ando crée des espaces de méditation et des sculpteurs comme Michael Heizer vont dans le désert pour installer une oeuvre. Walter de Maria a déposé son oeuvre le Broken Kilometer dans un espace permanent d'un immeuble de Soho. Il s'agit de créer une situation unique exceptionnelle qui sollicite un effort de déplacement particulier du visiteur: un pèlerinage moderne à la suite de l'espace des Nymphéas et des expériences du Land Art. J'ai souhaité un espace créé par toi pour la sculpture Commandement. La Cité de la Musique que je connais bien pour avoir fait un concert avec le pianiste Cecil Taylor, accompagné d'une sculpture, m'a convaincu que ton sens de l'improvisation, de la spontanéité et de la légèreté allait permettre une collaboration fructueuse et originale. Pourquoi as-tu accepté ce projet si favorablement?
Christian de Portzamparc : Commandement est d'emblée une structure spatiale, et qui plus est, très attachée au sol. C'est une pièce qui situe un lieu quelque part sur la terre ou dans un local. Dès qu'elle n'est pas dans un désert, elle suppose des choix d'installation, de rapport à des matériaux, des parois, la lumière, la hauteur etc.
J'ai beaucoup travaillé sur ce rapport de la sculpture à l'espace en réalisant une extension du musée Bourdelle où j'ai trouvé, je crois, la relation juste.
Chaque sculpture doit trouver sa relation avec la lumière, le socle, les matières, sa direction, les plans qui l'entourent, les mouvements du corps. Chaque sculpture doit trouver un espace d'habitat qui la révèle. Chaque sculpture porte cet espace avec elle.
Et puis, j'ai répondu aussi très vite parce que j'ai une connivence avec ton oeuvre. Celle d'une abstraction qui met en jeu le corps et l'esprit. Sur une matière tu agis. Rencontre de matière et de pensée. Il y a forme, un bloc de matière qui dit simplement les traces d'une action visible qui l'a mise en forme. Pourquoi cette forme agit de façon magnétique sur nous? Peut-être parce qu'elle est au bord d'un sens.
A.K. : J'ai été étonné de la rapidité avec laquelle tu as défini le concept de l'espace. D'abord tu as choisi très vite la sculpture Commandement et tu as imaginé de suite qu'il en faudrait trois versions. Ensuite tu as immédiatement évoqué un espace entièrement clos, puis un espace clos mais à ciel ouvert, Commandement étant posé comme tu as dit "sur la planète". Le troisième espace doit être vide et faire face à l'extérieur où l'on découvre le troisième groupe Commandement.
En travaillant sur la maquette, tu as adopté un plan général qui recherche un point de fuite, le plan au sol étant un trapèze. Peux-tu préciser ces deux étapes de ta réflexion?
C.deP. : J'ai d'abord pensé à la vision habituelle que tu donnes à Commandement : frontale, puis à la lumière et à la hauteur de la salle "assez haute" me suis-je dit, c'est le sol qui compte, pas le plafond. Cela m'a conduit à dessiner une première salle dans laquelle on entre en découvrant un Commandement progressivement. en face.
Ensuite, j'ai voulu établir deux situations successives: cette première salle, classique, frontale avec le Commandement devant une paroi, puis la traversée de cette paroi, vers une autre salle à ciel ouvert où l'on découvrirait un Commandement à même la terre. Un auvent sans poteaux l'entoure comme une sorte de cloître, il y a donc un morceau de ciel et de terre mis l'un en face de l'autre. Ensuite, j'ai introduit un temps, deux passages d'ombre, entre chacune de ces deux salles, afin d'éviter le passage trop brutal et perturbant de la première salle à la lumière forte du cloître. Ce temps a produit une petite salle intermédiaire. Tu y as retenu l'idée d'une sculpture qui serait de l'esprit de tes pièces verticales d'aluminium érigées, avec une petite lumière zénithale.
Plus tard, j'ai repensé le cloître. Je n'aimais pas finalement y découvrir un Commandement par les côtés et par derrière. J'ai repris cette salle à ciel ouvert pour te proposer une toute nouvelle mise en place de Commandement. c'est une sorte de marche, de procession que le spectateur accompagne, épouse, latéralement de chaque côté.
Alors j'ai installé le troisième espace final à partir de l'idée initiale du cloître, mais ouvert sur l'infini. Il est bordé encore de deux galeries latérales sans poteaux mais à la quatrième face, il n'y a plus rien. Il y a ouverture totale, cadrage d'un espace qui s'étend, imprévu, vers le lointain où se trouve un autre Commandement. L'ensemble est donc une machine de vision, qui présente quatre situations spatiales très différentes.
Finalement la mise au point des dimensions justes de chaque salle, largeur, hauteur, m'a conduit à un bâtiment qui est un vaste prisme: les dimensions des salles rétrécissant progressivement.
A.K. : Commandement est une sculpture open form, c'est-à-dire sans commencement ni fin. Pour notre projet j'ai penséutiliser le plomb qui s'oxydera différemment dans chaque espace. Un groupe Commandement sera modifié suivant les quatre saisons. Les questions d'acoustique seront importantes, car j'espère que des solos d'instrumentistes ou des voix viendront en concert participer à l'esprit de la première salle. Le lieu sera toujours vivant en devenir, dans une "liturgie de liberté". Donc, nous sommes loin de toute morbidité, d'un art "muséographie" ou encore "sacré". Ce sera un lieu que deux créateurs ont voulu sans même avoir été commandités. Que penses-tu de tout ça ?
C.deP. : J'ai l'idée que cela devrait être un espace ouvert, dans un jardin, où tout le monde pourrait venir. Comme un lieu énigmatique mais pas un musée.
On y viendrait même pour s'abriter de la pluie. On ne se poserait pas obligatoirement la question. On respecterait. Imagine trouver l'observatoire de Jaipur ou bien une chapelle désaffectée ou une fortification dans un parc. Les murs, les matières, les espaces seraient aussi simples et énigmatiques que les sculptures. Je crois que chaque Commandement devra être très différent.
On veillera à ce que le lieu ne soit pas trop réverbérant pour la musique. Le caractère trapézoïdal de l'ensemble évitera déjà certains échos. Il faut un climat assez tempéré, dans un parc un peu surveillé. Pas de porte. On doit entrer et sortir, comme dans une ruine désaffectée. De temps en temps, on balaye. Des gens ont peut être gravé leur nom sur les murs, des promesses, des coeurs.
Alain Kirili talks about the Nymphéas of Claude Monet, in front of his installation Water Letters, 1998
installation created for his retrospective exhibition Alain Kirili at the Museum of Grenoble, 1999
(video excerpt from the film Prière de toucher, by Jean Paul Fargier, 2002 )
Commandment, Water Letters
et les Nymphéas