Kirili in Dialogue with
Jean-Baptiste Carpeaux
French sculptor and painter
Exposition Kirili dialogue avec Carpeaux
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 2002.
Jean-Baptiste Carpeaux, Antoine Watteau
& Alain Kirili, Nudité, 1982
(Photo© Régis Decottignies)
La sculpture, fa presto
Entretien avec Patrick Ramade
Conservateur en chef du Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, à New York, 2001
Extrait du catalogue de l’exposition Kirili dialogue avec Carpeaux, Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 2002
Catalogue de l’exposition Kirili dialogue avec Carpeaux
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 2002
Jean-Baptiste Carpeaux, Le Triomphe de Flore & Alain Kirili, Barocco, 1992
(Photo© Régis Decottignies)
Left to right, top to bottom : Alain Kirili, Sonorité, 1999 & Jean-Baptiste Carpeaux, La Confidence
Jean-Baptiste Carpeaux, Ugolin et ses enfants & Alain Kirili, Bird, 1998
Pierre-Paul Rubens, Descente de Croix et Alain Kirili, Duende
Jean-Baptiste Carpeaux, Antoine Watteau et Alain Kirili, Nun, 1984
(Photo© Régis Decottignies)
“ My forged aluminum pieces, burnt and coal-blackened are bellowing gothic explosions. The hammered iron is given a rhythm by sensually embossing the metal into soft meditative signs, akin sometimes to processions of mouners.
Deep down I am neither modern nor contemporary. I sail freely in time. According to my mood and the need I feel, I meet Sluter, Fragonard, Carpeaux or Rodin.
I feel no biological restraint. Historical mockery and amnesia belong to civilizations which are breaking away from traditions, or rejecting it, which usually ends up in cynicism, in confusion of forms, in total darkness. At such a time we are from Beaudelaire’s “Phares” and we enter a modern barbarity which takes over in art. Daring to think against it condemns one to solitude. ”
Alain Kirili
“Lighting the fuse” after the approproation,
exhibition at the Templon Gallery , New York, 1989
“la relation de la danse, de la musique et de la sculpture”
extrait du film Alain Kirili, Sculpteur de tous les éléments, 2008
by Sandra Paugham
La sculpture en mouvement
par Philippe Sollers
Extrait du catalogue de l’exposition Kirili dialogue avec Carpeaux,
Musée des Beaux-Arts de Valenciennes, 2002.
On ne connait pas assez l'aventure de Jean-Baptiste Carpeaux, mort à 48 ans, en 1875, dans un moment sinistre de l'Histoire française, et auteur d'une des plus belles fontaines du monde, celle du Luxembourg, que je n'arrête pas d’observer de tous les côtés et par tous les temps depuis des années. Le sujet à composer était ainsi fixé : le char d'Apollon arrêté sur le parcours du méridien qui passe en ce lieu même. Carpeaux dit simplement : « Galilée m'a mis sur la voie en disant "la Terre tourne". J'ai donc représenté les quatre points cardinaux tournant comme pour suivre la rotation du globe. Leurs attitudes suivent leur disposition polaire, de sorte que j'ai une face, un trois quarts, un profil, un dos. »
Voici donc l'Europe (face ), l'Afrique (trois quarts], l'Amérique (profil) et l’Asie (dos). Le tout en plein Paris, ville qui, on l'oublie trop, est une fête mouvante, capitale non pas du globe, mais de sa révolution interne. Apollon est caché, mais il peut surgir.
Carpeaux, on le sait, voulait que ses figures nues conservent leurs couleurs: blanche, noire, brune, jaune. On ne l'a pas permis, mais la sphère armillaire et son zodiaque, accompagnée, grâce à l'animalier Frémiet, de ses huit chevaux marins, de ses dauphins et de ses tortes cracheuses, défie encore l'Observatoire et le Sénat, sans parler, au loin, de la basilique du Sacré-Cœur.
Arrêter la sculpture, c'est-à-dire l'énergie corporelle enfouie, est le programme de tous les pouvoirs sociomaniaques. Le XIX° siècle est éloquent sur ce point d'étroitesse totalitaire. L'Italie est sans cesse refoulée, Michel-Ange et Bernin n'ont jamais existé, le XVIlle siècle est une accusation dont il faut faire table rase. Conjurer la représentation de la jouissance nue et tournante, tout est là. Le corps doit être bronzé d'avance, figé, patriotique ou à la rigueur maniéré, mais surtout pas épanoui, retourné, libre. Carpeaux fait une Danse pour l'Opéra de Garnier? On lance dessus, pendant la nuit, une bouteille d'encre (c'est le scandale de « la tache » dont parlent tous les journaux). Il ose un Triomphe de Flore ? Mais que vient faire cette baigneuse de Fragonard, sous le Second Empire ou la République ? Le printemps n'est pas à l'ordre du jour, pas plus hier qu'aujourd'hui, et l'éclosion, l'enlèvement, la lévitation sont des dangers d'anarchie ou tout au moins de désordre. Une sculpture peut être une proposition d'émeute, elle ne doit pas perturber la circulation. Le sacré, les dieux, tout cela est d'ancien régime, et ces plâtres ambigus, pêcheur à la coquille ou couple enlacé dans une confidence serrée de trop près, sont susceptibles d'éveiller des replis, des intimités mal contrôlées, des chuchotements nerveux, des désirs. On ne doit pas sentir le toucher, la main, les doigts, les caresses, la lumière, le repos heureux, le plaisir, l'absence de travail ou d'effort. Carpeaux, quelque part, parle de « la vraie force, calme dans sa puissance » qui est à l'opposé de la vie absurde moderne, faite d'agitation, de contorsion, de simulacres et d'exhibition [on dirait aujourd'hui de publicité, de violence et d'obscénité laborieuse). Attention, il serait capable de célébrer Watteau, sa désinvolture, sa grâce et son élégance. Rodin, plus tard, parlera de ses propres œuvres en termes de Grèce et de XVIIle comme s'il s’agissait de la même inspiration de fond. Ces artistes sont incorrigibles. On attend d'eux des commémorations morales, ils vous font des fontaines. Des hommages aux grands hommes, et ils se célèbrent entre eux. Des rappels de vertus, et ils vous balancent des danseuses. Il ne reste plus qu'à leur commander de la laideur, qu'au moins on puisse souligner leurs instincts de destruction et de bassesse. C'est en bonne voie, l'art a disparu, l'art est nul, le diable, ou plutôt le marché, l'emporte.
Au temps de Carpeaux, le puritanisme passait encore par le conformisme et les convenances. Lui-même pouvait s'énerver: « En art, il y a trop de gens polis. David est canaille, Michel-Ange canaille, Puget canaille. Combien je serais heureux d'appartenir à cette famille sublime des canailles ! » De nos jours, la dévastation ayant pris la place des restaurations, la réprobation emploiera les mots « élitiste » devant toute affirmation de plaisir, de joie, de beauté. Faites- nous part de vos embarras, de vos obstacles, de vote mélancolie, de votre vomi ou bouillie, de votre pornographie, en tout cas de votre maladresse et de votre détresse. Qui a dit que la Terre pouvait chanter? C'est une vallée de lames ou d'animation culturelle. Des installations, des décorations, des forçages, des préciosités bâclées, peu d'œuvres, c'est-à-dire peu de répétitions maitrisées, c'est-à-dire le moins possible de musique. Or la sculpture est faite pour être entendue avec le corps tout entier devenu rythmique. C'est une fugue, un duo, un trio, un solo. Un sforzando, dit Kirili, c'est-à-dire un passage progressif et rapide du piano au forte, un court renforcement du son sur une note ou un groupe de notes. On modèle comme on joue, en effleurant, en accentuant, en plaquant, en piquant. Sans musique, pas de dessin, de tableau, de volume révélé à lui-même. Pas de mots non plus, sinon morts.
Philippe Sollers dans l'atelier de l'artiste Alain Kirili, 1982.